UN COUP D'ÉPEE DANS L'EAU
On appelle la cause du sieur Bouvinet, pharmacien, contre Lézin , ancien de ï 'ancienne, comme il le dit lui-même, ou, pour parler d'une manière plus claire, ex-soldat de la vieille garde.
Le sieur Bouvinet, plaignant, se dispose à prendre la parole.
Lézin. Dites donc , camarade , avant que ces messieurs s'en mêlent , je vous fais toujours une légère proposition... ( Le prévenu se place à l'épée de quarte. )
Le sieur Bouvinet. Laissez-moi donc tranquille avec vos absurdes propositions... Je vous ai dit que le duel répugnait à tous mes principes.
Lézin. Vous n'êtes qu'une ablette , un soldat du pape !
Le sieur Bouvinet- Chacun son métier.., le mien n'est pas de ferrailler.
Lézin. C'est connu... vous ne tirez que le canon de plomb, apothicaire !
M. le Président. N'insultez pas le plaignant. Il a eu raison de refuser le défi que vous lui portiez.
Lézin.Ç& me fait de la peine pour des magistrats français , qu'ils ne rendent pas plus de justice à l'honneur.
M. le Président. L'honneur ne consiste pas à être un bretteur, comme vous semblez vous targuer de l'être... Mais laissez parler le plaignant.
Le sieur Bouvinet. J'étais allé herboriser pour mon amusement dans la plaine de Vanvres. Comme je revenais, je rencontrai Lézin qui donnait le bras à une femme. Il s'approcha de moi et me dit : « Pékin ! je crois que tu as regardé ma personnière sous la visière !... » Je protestai que je n'avais nullement regardé sa dame ; mais il ajouta : « Je te dis que tu l'as regardée... ainsi tu vas venir te rafraîchir avec moi d'un coup de sabre. » Je le priai de me laisser poursuivre mon chemin.
Lézin me suivit toujours en proféraut contre moi des menaces de mort et les expressions les plus injurieuses. J'arrivai à mon domicile, et là Lézin, qui avait abandonné sa dame, chemin faisant, se livra à une scène des plus scandaleuses. Il ne ces-
il De la Calomnie Bien' .J'intente un procès en diffamation Bon'. ..Que
je perde ou que je cJaone, mon nom n'en a pas moins du retentissement
mon spécifique est connu, mes drogues se débitent Bravo'. Calomniez
calomniez, confrère; il rn 'en restera toujours quelque chose
Dc.v
par
LiHV Coulon et Cw r nchcr,7
Marlirvorv, rue du Coq 5* Honore, N" 4
sait de me provoquer, m'appelant lâche, Prussien, conscrit, et d'égayer à mes dépens une foule considérable que ses violences avaient amassée. Je demande une réparation des insultes de Lézin.
Lézin. Prenez garde de vous blesser, voisin... Il paraît que lorsqu'on vous parle sur le tambour vous répondez sur la flûte. Allons, une, deux.... laissez-vous aller à la chose.
Le sieur Bouvinet. Je suis las de vous dire que je ne me bats point, que je ne me suis jamais battu.
Lézin. C'est là votre infériorité, fantassin... on \oil bien que vous n'avez jamais fait l'exercice qu'avec un fusil chargé à l'eau de guimauve..., vous n'avez pas plus de montant que vos sirops.... Une, deux, feinte dégagée... coup de seconde... voyons , ça vous tente-t-il ?
Le sieur Bouvinet. Pour la millième fois, non !
Lézin. Ah! vous préférez peut-être Vespadron? vous n'êtes pas gâté... merci !
Le sieur Bouvinet. Pas davantage.
Lézin. La canne, la flûte à l'ognon , la savate, ou autre? Il ne faut pas vous en priver.
Le sieur Bouvinet, avec fureur. Non! non!
Lézin. Alors, vous n'êtes qu'un mufle!
Le tribunal, après avoir blâmé Lézin de ses fanfaronnades, condamne le prévenu, comme s'élant rendu coupable de menaces et d'insultes envers le sieur Bouvinet, à 15 jours d'emprisonnement, 50 fr. de dommages-intérêts, et aux dépens.