A BON CHAT, BON RAT
Uue dame , l'habillement en désordre, la mine effarée, se dirige vers le tribunal.
M. le Président. Comment vous nommezvous ?
La dame. Mou-moutte.
M. le Président. C'est le nom d'un chat... Je vous demande comment vous vous appelez.
La dame. Pardon , mon doux juge, je croyais que vous me parliez de celte malheureuse bête. Je me nomme Charlotte Augibert... La tète n'y est plus !...
M. le Président. Quelle est votre profession ?
La dame. Us l'ont pendu par la patte.
M. le Président. Je vous engage à prêter plus d'attention à mes questions, et à y répondre catégoriquement.
Ladame. Je suis un peu breliquc-breloque... C'est le chagrin.
M. le Président. Répondez. Quelle est votre profession? Où demeurez- vous ?
La dame. Rentière; je demeure rue du Puitsqui-Parle.
M. le Président. Maintenant expliquez au tribunal le sujet de votre plainte.
La dame. Toute la nuit j'avais rêvé chat; c'est trahison, comme vous savez... j'en avais le cœur tout gros, et je me disais, il m'arrivera de la peine. 0 mon Dieu, ça n'a pas manqué!... ce qui prouve bien que les rêves ont toujours raison et ne sont pas si bètes... Je m'en vais jusqu'à la place de l'Estrapade, où je rencontre madame Rasserot. Elle me dit: Qué qu'vous avez donc à ce matin, madame Augibert ? — Je suis fort triste, que je lui réponds : j'ai vu chat toute la nuit. — Tant pire , qu'elle m'ajoute; vous apprendrez qu'on vous trahit. — Ne m'en parlez pas, que je lui fais ; c'est bien là ce
qui me dépite. Elle continue. Tenez, faut toujours prendre le mal en patience, et pourvu que vous n'ayez pas des parents ou des amis dans quoi on puisse vous faire de la peine. — i Hélas ! que je r'ajoute, j'ai de la famille, mais ça n'est pas de ce côtélà qu'il pourrait me venir du chagrin... il y a longtemps que je ne veux plus voir personne de ma famille. — Eh bien! alors?... — Oui, que je lui dis, mais j'ai un chat, et si jamais il lui arrivait malheur, je crois que j'en mourrais... C'était précisément l'affliction qui me pendait au nez. Comme je rentrais chez moi, je vous trouve mon chéri cloué vivant par la patte de derrière... Les anthropophages !
M. le Président. C'est Guillon et sa femme que vous accusez de cet attentat ?
La dame Augïbert. Ils avaient sur la conscience un vieux levain de haine contre ce pauvre bijou... une créature douce , spirituelle, gentille, caressante; un^chat enfin comme on n'en fait plus.
M. le Président. Avez-vous des témoins?
La dame Augïbert. J'ai des témoins comme quoi ils ne l'aimaient guère.
La femme Guillon. C'est vrai que je n'aimais pas trop cette vilaine bète. Si elle avait quelque sottise à faire, j'étais toujours sûre qu'elle choisissait de préférence mon paillasson... mais je n'étais pas le seul encemi de cette hideuse créature; pas un locataire ne pouvait le sentir... Il se sera enfin trouvé quelqu'un moins endurant que moi... comme dit le proverbe : A bon chat , bon rat !
La dame Augibert. Est-ce bien une femme qui ose parler avec cette barbarie?
La femme Guillon. Ma chère, écoutez donc aussi, votre chat était par trop dégoûtant.
En l'absence de tout renseignement positif, le tribunal renvoie la prévenue de la plainte et condamne la dame Augibert aux dépens.