SOCIÉTÉ D'INTEMPERANCE
Boiveau, Gridel et Richard sont cités devant le tribunal, comme ayant fait partie d'une société non autorisée par la police, et le sieur Pellon, marchand de vins, comme ayant favorisé les réunions de cette
société.
M. le Président procède à l'interrogatoire des prévenus.
— Pellon, quelles étaient les personnes qui se réunissaient chez vous; quel était le nombre des
affiliés, et de quel objet s'occupait-on dans les assemblées ?
Pellon. C'étaient en grande partie des ouvriers cordonniers , dont' pas un ne m'était connu. . . Ils étaient quelquefois vingt-cinq, quelquefois trente, tous bons enfants; quant au motif qui les conduisait chez moi, on se doute bien ce qu'on peut faire chez un marchand de vins : on boit, on rigolle, on chante.
M. le Président. N'y avait-il pas dans votre établissement un endroit séparé dans lequel les sociétaires tenaient leurs séances?
Pellon. Il y avait un salon qui leur était destiné... Dam' ces messieurs n'étaient pas bien aises qu'on vînt mettre le nez dans leurs verres.
M. le Président. Ces réunions n'avaient-elles pas lieu à jour fixe?
Pellon. Elles avaient lieu le lundi, qui est, comme chacun sait, le dimanche des cordonuiers.
M. le Président. Ne chantait-on pas quelquefois dans ces assemblées des chansons contraires aux mœurs, ou ayant trait à la politique ?
Pellon. On était plus pressé de boire que de chanter ; mais quand une fois on était dans les brindes, on chantait la première chose venue... La Parisienne, Malbrough, ou le Coup du milieu, tout ce qui passait par la tète.
M. le Président. Savez-vous quelque chose sur l'organisation de la société ?
Pellon. Certainement ; je sais que tous les lundis il fallait mettre en perce une feuillette de Beaugency pour les Enfants de Bacchus ; qu'il n'en restait pas ce qui aurait tenu dans l'œil d'une puce ; qu'on payait rectà , rubis sur l'ongle.
M. le Président. Boiveau, vous avez été signalé, ainsi que vos co-pré venus, comme étant affiliés à la société en question. N'étiez-vous pas un des chefs de l'association ?
Boiveau. J'étais quêteur de l'ordre ; c'est moi qui recevais les écots et les amendes.
M. le Président. Vous aviez donc établi des peines?... Quels étaient les manquements qui donnaient lieu à ces amendes ?
Boiveau. Fallait boire proprement, ne pas mettre les pieds sur la table, boire les toax et généralement tous les coups solennels et d'honneur en se pinçant le nez de la main gauche, et, quand le verre était vide , frapper avec trois coups sur la table pour demander à boire au chef de la vidange. Quand on y manquait, on payait une amende.
Martmoii. rue du Coq S ï Honoré N" +
M. le Président. N'aviez-vous pas des signes de ralliement , des devises , des symboles ?
Boiveau. Il y avait les emblèmes de l'ordre : un drapeau sur lequel était représenté Bacchus à cheval sur un tonneau, avec cette devise : Bacchus sera mon capitaine. (Rire dans l'auditoire.) Le signe de ralliement le voilà... (Le prévenu pose son pouce à ses lèvre tandis qu'il arrondit sa main en cor de chasse. ) Le mot d'ordre : frère, il faut boire.
M. le Président- Gridel , n'aviez-vous pas aussi des fonctions dans la société ?
Gridel. Non, monsieur le président ; j'étais gobeleleur simple.
M. le Président. Et vous , Richard ?
Richard. Idem... j'étais gobeleteur.
M. le Président. Boiveau, pouvez- vous dire dans quel but était instituée la société ?
Boiveau. C'est pourtant bien clair. Il y en a qui vont boire deux à deux ; puis , quand ils sont confits (ivres), bonsoir les voisins ! il n'y a plus personne pour les reconduire ; ils se font ramasser par la garde et vont coucher au violon. Nous avons voulu remédier à cela pour notre compte. Nous avons établi un surveillant; celui-là ne boit pas quand c'est son tour ; puis quand il y en a un qui est poussé de boisson jusqu'à la troisième capucine, il lui met une adresse sur le dos et l'emballe dans* un sapin... Voilà comme doivent faire des hommes tranquilles et qui se respectent !...
M. le Président. Des témoins vous ont entendu agiter un certain jour une question d'impôt ; ce qui indiquerait que des matières sérieuses étaient quelquefois traitées dans vos assemblées.
Boiveau. Nous avons pu parler de l'impôt sur le vin, c'est possible; ça nous touchait d'assez près.
M. le Président. Faites venir les témoins.
Polhin, Ier témoin. En voilà des amis de la jubilation !... et qui n'ont pas peur d'un coup de soleil, que je dis... Ça boit comme des sonneurs et ça fait du bruit ibidem... C'est écœurant de voir des pochards de cette trempe-là...
M. le Président. Est-il à votre connaissance que les membres de la société dite de Bacchus se livrassent à des discussions politiques ?
Pothin. Ah bien ouiche!... la politique, ils la mettaient en bouteille , et je vous prie de croire que ce qu'ils avalaient ils ne le crachaient pas.
Bottel, 2e témoin, apercevant Boiveau. Ah! te v*là , mon bonhomme ?... A cause donc qu'on te tient comme ça le bec dans l'eau ?
Boiveau. Ils disent que nous étions des lurbateurs du repos public.
Bottel. C'tte idée!... des soiffeurs , je n'dis pas!... attends, mon vieux, je vas parler à ces messieurs.
M. le Président. Savez-vous quelque chose sur la constitution de la société dite de Bacchus ?
Bottel. Pour ça oui, et je me serais bien volontiers mis dans la confrérie, si ma femme ne m'en avait empêché... ce sont de bons enfants, et qui ont le vin chaud !
Chalou. La Société de Bacchus occasionne chaque semaine un véritable scandale dans la Petite- Villette; elle met tout en révolution. On dit bien des choses sur cette Société, mais je suis franc, je ne le crois pas.
M. le Président. Qu'est-ce qu'on dit?
Chalou. On dit que ce sont des Templiers.
Boiveau, riant. C'est une façon de parler, jobard... ça veut dire que nous buvons comme des éponges.
Guichon rapporte au tribunal qu'un jour étant allé manger une gibelotte de lapin avec son épouse et sa belle-sœur, chez Pellon, il se trouva dans un cabinet voisin du lieu de réunion de la société de Bacchus, et qu'il a très distinctement entendu agiter la question de la suppression de l'impôt municipal sur les boissons. « J'ajouterai, continue Guichon, que ces gaillards chantaient des choses qui faisaient joliment loucher la sœur de ma femme , vu que celle-ci est demoiselle.
L'avocat de Boiveau établit d'abord qu'il n'y avait pas association dans le sens de la loi, et s'efforce de représenter la société de Bacchus comme une réunion fortuite , existant indépendamment de tout lien social. Ce que Boiveau a dit par rapport à certaines pratiques pourrait faire supposer l'existence d'un règlement, mais il n'existe aucun pacte social, tous les membres de cette confrérie de buveurs sont des associés libres. C'est donner aux enfants de Bacchus une importance qu'ils n'ont pas, et méconnaître le but de l'institution, que de leur prêter des desseins politiques.
Le tribunal déclare que l'affaire est suffisamment entendue. Les quatre prévenus sont renvoyés purement et simplement des ûns de la plainte.
Imprimerie d'AMÉDËE Giutiot et O. rue de la Monnaie, 11.