MARTINON, RUE DD COQ-S\INT-HONORË
mm so.\ plaisir.
11 n'est personne qui ne connaisse la spirituelle définition de la ligne à pêcher, définition qui fait le plus grand honneur à la sagacité de ce bon M. Coupigny, qui fut lui-même grand pécheur de son vivant. « La lignp, a dit ce savant praticien, est un instrument qui commence par un animal et fioit par un imbécile. »
Nous avons vu à l'audience de ce jour une ligne au grand complet, sauf le poisson. Je me trompe , car, par une plaisante rencontre , le prévenu se nomme Joseph Poisson; et il se trouve qu'ici, contre l'usage, le pêcheur Rajot ait été attrappé par le Poisson dont nous parlons Voici un court exposé des faits :
Rajot est chantre dans une des paroisses de Paris, et de plus, intrépide amateur de pèche. Par une belle journée du mois dernier, Rajot s'était rendu à l'île Saint-Ouen pour se livrer à son exercice fa-
vori. Soit lassitude, soit aussi que la pêche ne fut pas très abondante , Rajot, qui était assis sur la berge, perd tout à coup de vue le liège flottant de sa ligne, ses yeux se ferment et un sommeil paresseux vient enchaîner le bras du pécheur. Survient un enfant éveillé, adonné pour le moment aux douceurs de l'école buissonnière, et qui suivait le cours de l'eau, fredonnant l'air fort connu :
Pécheur, parle bas ; I.e roi des mers ne t'échappera pas !. .
Il aperçoit le pêcheur endormi , et vite, l'idée d'une niche se présente à son esprit. Il s'approche de Rajot sur la pointe des pieds et a l'abri d'une petite barrière en bois ; puis, profilant de l'assoupissement du pécheur, il allonge le bras, applique une tape sur son chapeau , et s'accroupit derrière la palissade. Rajot se réveille en sursaut, regarde au-
tour de lui, ne voit personne, et persuadé qu'il est la dupe d'un rêve, penche encore une fois la tête et s'endort. Le malicieux Poisson, enhardi par le succès de cette première espièglerie, revient à la charge. Mais cette fois le coup fut appliqué avec une telle violence, que Rajot, perdant l'équilibre, hésite un moment et se laisse choir dans l'eau. La plaisanterie était parfaite pour Poisson. Rajot n'est pas plutôt dans le liquide élément qu'il pousse des cris affreux. On accourt , et Poisson prend la fuite. On parvient enfin à ramener le noyé sur la berge; il explique le cas , et sur-le-champ on se met à la poursuite du fuyard. Il était facile de le rattrapper, car l'absence du bac avait coupé toute communication avec le continent. Poisson fut mis en état d'arrestation , et il vient répondre aujourd'hui devant la justice de l'acte inconsidéré qui a occasionné une pleurésie au chantre Rajot.
Le plaignant expose piteusement et sous forme de doléances les faits du procès. La plainte est en outre corroborée du témoignage de Fromont , de la femme Driand et de François , bachoteur, qui , de la rive opposée , a été témoin oculaire de la scène.
Poisson se borne à dire qu'il ne Ta pas fait exprés et que son intention était seulement d'asticoter légèrement le pêcheur et de lui faire un attrape.
M. le Président. Vous voyez maintenant les conséquences de votre légèreté... Rajot a été grièvement malade.
Poisson Je ne voulais faire tomber quele chapeau. Quand j'ai vu le chantre dans la rivière , et qu'il ne nageait pas mieux qu'une serrure , la peur m'a galoppé dans le ventre et j'ai tricoté des fils de fer. ( J'ai joué des jambes. )
Le tribunal convaincu des regrets de Poisson , ayant égard d'autre part à l'intervention de sa famille, renvoie le prévenu de la plainte , et condamne seulement les parents , comme civilement responsables, aux dépens.