UN DOS ET UN ESPRIT MAL FAITS
Un homme petit , bancroche , à l'œil sec , au teint bilieux et dont le système vertébral décrit une immense déviation et forme un cône dont la base occupe la surface des reins, se présente à la barre en qualité de plaignant.
M. le Président. Quels sont les griefs que vous articulez contre le prévenu ?
Le petit homme. Je viens demander au tribunal le redressement de certaines imputations de la nature la plus grave. M. Hippolyte Bricard, que je traduis devant vous , est un fort mauvais plaisant, qui a trouvé le moyen d'exercer sa causticité à mes dépens- Il se permet de m'appeler bossu ( l'auditoire part d'un éclat de rire homérique ), chameau du désert, Quasimodo , Mayeux , Beauceron , insinuant par là que je suis de la bosse ; bref , il charge toujours mon dos de quelque nouvelle épigramme. Ce n'est pas là qu'est le mal précisément. Chacun doit apprendre à se connaître, et je n'ai pas la prétention d'avoir les formes d'Hercule ou d'Apollon. Mais il est une aggression à laquelle je suis plus sensible, sans trop de susceptibilité. M. Hippolyte ne s'est pas borné à m'assaillir patderrière, il a voulu encore s'attaquer à moi de front etc'est au mien qu'ilosefaireinjure. Je suis marié, messieurs, et père de sept enfants, tous parfaitement conformés grâce au ciel et à leur mère. Eh bien! M. Hippolyte ne se fait pas faute de dire à qui veut l'entendre que mes enfants ne sont pas mes enfants, ce qui impliquerait que mon épouse n'est pas tout à fait mon épouse, et que je suis moi-même quelque chose qui rime à bossu, et qui n'est pas cossu . Ces propos ont eu assez de retentissement dans mon quartier, pour que je n'y sois plus connu que sousle nom de... de... vous savez ?... le personnage du roman de M. Paul de Kock. Voilà , messieurs , l'outrage dont je viens poursuivre la réparation.
Hippolyte Bricard, jeune merlan à la physionomie éveillée, se lève pour répondre. « Il existe, Messieurs, au dossier (dos-scié) (je ne parle pas de celui du plaignant) un certificat de plusieurs notables du quartier, constatant que je m'occupe seulement de faire la barbe aux pratiques, sans chercher à faire la queue à la réputation de qui que ce soit. Je nie formellement les propos qui me sont imputés. Je n'ai jamais cherché ni plaie, ni bosse à personne. Le plaignant en a assez sur le dos sans qu'on lui en mette davantage. Je me renferme donc dans mon innocence. Et quant à monsieur, qui a l'esprit aussi mal fait que ses reins, j'ose espérer que vous l'enverrez faire... dodo. »
Le Tribunal, jugeant néanmoins que les charges n'étaient pas égales de part et d'autre; que, par conséquent, il n'y avait pas lieu de mettre les parties dos à dos, condamne Hippolyte Bricard à un mois d'emprisonnement et cent francs d'amende.
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