CALIGULA
Caligula, énorme boule-dogue, habite avec ses maîtres un cinquième étage de la rue des Lavandières. Trop paresseux pour descendre jusque dans la rue, il va, sans façon, prendre ses aises sur le paillasson du quatrième; quelquefois même, par caprice , il monte un étage et laisse trace de sa venue sur le palier du sixième. Dans l'impossibilité d'atteindre l'inconvenant quadrupède, qui décampe à la moindre alerte, les locataires du quatrième et du sixième se sont réunis pour adresser de vertes représentations à madame Moutonet, maîtresse de Caligula. Madame Moutonet a fort mal pris la chose; alors les injures s'en sont mêlées, puis les coups, et la police correctionnelle est définitivement saisie de cette grave affaire.
Madame Moutonet. Je réclame mon œil, mon nez et mon honneur.
Le sixième étage. Votre œil ! vous l'avez, ma
mie, et ni plus ni moins louche qu'auparavant; votre nez n'a pas cessé d'être une magnifique pomme de terre... Quant à votre honneur, vous savez le proverbe : Là, où il n'y a rien...
Le quatrième étage. Je confirme les paroles de madame Sureau.
M. le Président. Vous avez tort toutes de ux ; et si vous injuriez le témoin, vous vous exposez à une peine plus grave.
Madame Moutonet. Pour vous rachever, M. le juge, elles m'ont donné un coup de poing sur l'œil, que je l'ai eu dix-sept jours au beurre noir; un idem sur le nez que j'en ai saigné comme un robinet, sans compter qu'elles m'ont agonisée de taupe et de saucisse plate.
Le quatrième étage. C'est une mensongère !
Le sixième. C'est une ordurière !
L'unique témoin de la scène est madame Fi-
ji
gnard, portière de la maison. C'est une vieille femme à la figure aigre et maussade, portant la tête haute et barbe au menton. Elle s'avance devant le tribunal portant son gueux sous son bras ; mais elle le dépose sur la table de l'audiencier.
M. le Président. Dites ce que vous savez des voies de fait dont se plaint la femme Moutonet.
Madame Frignard. Je vous demanderai prématurément la valiscence de mettre mes lunettes.
M. le Président. Vous n'avez pas besoin de lunettes pour répondre à mes questions.
Madame Fignard. Je vous fais mille pardons... ça m'éclaircit mes idées... (Le témoin tire d'un étui en peau de chagrin une vieille paire de lunettes dont les verres sont de la largeur d'un œil de bœuf, et les fiche avec précaution sur l'extrémité de son nez pointu.) Là!... j'y suis... Ah! mon Dieu, et ma tabatière! bon! la voilà!... (Madame Fignard aspire bruyamment une prise.) Dieu de Dieu! que c'est bon!...
M. le Président. Avez-vous bientôt fini ? Nous vous attendons.
Madame Fignard. Voilà, voilà!... Pour lors, je ne sais rien de rien... Tout ça c'est du petit monde, et on est bien malheureux, quand on n'est pas née pour être portière, d'avoir affaire à des p'tites gens... C'est que ça fait de l'embarras encore!... Ça porte des plumes et des bourres de soie et ça prend son bois à la falourde et son charbon au boisseau... Trois francs d'étrennes, c'est du propre!... et faut encore que je consomme des allumettes pour allumer leurs rats... Ça doit à la fruitière, à la laitière, à l'épicier... fi! fi! fi!...
M. le Président. Vous tairez-vous, enfin... Je vous demande si vous avez été témoin de la dispute.
Madame Fignard. Pardine! ça ne fait que ça!... un vrai sabbat, quoi!... Aussi j'ai rentré dans mon chez moi , en me disant : « Allez , allez, tapez- vous !... Je voudrais qu'il y en ait une qui avale les deux autres et qu'elle en crève... Voilà tout ce que je sais.
Heureusement pour la plaignante qu'il existe au dossier un certificat de médecin qui justifie sa plainte. Aussi les deux prévenues sont-elles condamnées chacune à 25 fr. d'amende et solidairement à 40 fr. de dommages-intérêts.
vieux habits!
Le nommé Toinard occupe le banc des préve-
nus. Toinard est élancé comme un peuplier et lient tellement à l'aise dans ses vêtements, qu'il a plutôt l'air d'être dans un appartement que dans des habits. Il est facile de voir à l'aspect général de sa toilette que Toinard doit appartenir à cette classe de négociants industrieux qui possède à merveille l'art heureux de rajeunir les tissus de Sédan et de Louviers au profit des fortunes médiocres. En un mot, Toinard était marchand fripier, rue du Temple, à l'enseigne du Bon roi Dagobert, à l'exemple duquel Toinard retournait ses culottes. Il est prévenu d'avoir par des manœuvres frauduleuses et des calculs chimériques abusé de la bonne foi du sieur Renaud , auquel il a vendu son fond de fripier et ses fonds de pantalons.
Le sieur Renaud , partie civile , expose ainsi les motifs de sa plainte. « Fin contre fin, dit-il , n'est pas bon à faire doublure; et, comme dit la chanson :
Tout marchand d'habits que nous sommes , Messieurs , nous connaissons les hommes.
C'est assez vous dire que Toinard , qui m'a fraudé, aurait dû y regarder à deux fois avant de se gausser de moi , qui suis de la coterie. Lorsque je lui achetai , an mois de septembre dernier, sa chalandise, il me démontra son regitre, donc, comme quoi il y avait tous les ans dix mille francs à gagner net et quitte, et qu'il me laissait du neuf accommodé pour trois mille francs. Moi, je vais tout à la bonne franquette... Bonnes gens, bonnes gens!... Mais voilà qu'il ne me venait pas un pelé, et au lieur qu'il y eusse du neuf accommodé, il n'y avait que des loques, dans quoi il n'y aurait pas eu de quoi lever même une paire de guêtres pour un pauvre homme. J'ai été fait au même, je m'en vante ! Toinard est un filou !
M. le Président au prévenu. Il paraît que vous avez trompé sciemment le plaignant?
Toinard. Ciment?... pardonnerez, mon juge. Je ne suis pas de cette étoffe-là, et je sais bien ce qu'il en coûte de surfaire son camelot. J'ai dit moins que plus. La pièce comporte le morceau , comme on dit, elles rassortiments sont recherchés. Renaud a dans sa boutique de quoi rajouter à toutes les nuances: les morceaux ont leur prix. Mais Renaud est mal habile sur le détail et il n'entend pas la retourne ; voilà le moteur qu'il y a du déchet. Il ne saurait pas quasiment tailler une casquette de nouveau-né, dans une redingote à la propriétaire...
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] <i tli Cottlon
Juste B ourmance, Editeur delà Correctionnelle Place du Palau Royal, 241
Un chacun sait bien qu'au bout de l'aune faut le drap ; mais ça n'est pas une raison pour faire des manches à gigot, quand on doit faire des manches plates... C'est sa bêtise. Au total, quant à l'égard de l'avoir floué, incapable !.. Je demande que Renaud me rajoute sur mon prix... Ça se peut-il?
M. le Président. Enfin, répondez. Reconnaissez-vous les livres représentés par Renaud comme étant ceux que vous lui avez fournis ?
Toinard. Scrupuleusement les mêmes !
M. le Président. Eh bien ! il résulte, d'une expertise que Renaud a provoquée, que, non seulement les marchandises que vous prétendiez livrer comme neuves, étaient tout simplement des pièces de rebut, mais, encore, qu'il n'y en avait pas pour une somme de trente francs dans le magasin.
Toinard. C'est un faux... un vrai faux!... Je suis volé par Renaud... Je redemande qu'il me rajoute ce qu'il me redoit. Que je ne m'appelle pas ïoinard de mon nom, si c'était pas du casimir, tout laine; je n'en achetais pas d'autre... Renaud ment comme un dentiste; qu'il me rajoute et je le laisserai tranquille jusqu'à la lin de ses jours. Puis quant à du reste, qu'il aille se faire pendre ailleurs. »
Le tribunal considérant que la vente a été consentie entre majeurs, et que Renaud a pu, lors de transmission du fonds, s'assurer de la sincérité des déclarations de Toinard , renvoie celui-ci de la plainte.
Une dame maigre, ridée, et qui a jugé nécessaire de relever ses grâces surannées par un tour de cheveux d'une teinte orange, prend place à la barre, tenant à la main un immense ridicule qui regorge de papiers. Elle déclare se nommer Adolphine-Marie-Céleste Brulard, et être veuve d'un chef de bataillon mort au champ d'honneur. Elle débute en ces termes :
« Mosieu, j'avais vingt ans de service et cinq blessures... mon mari s'entend; mais ce qui était à lui était bien à moi, et c'est pour cela qu'à la mort du cher homme, il ne me resta que les yeux pour le pleurer. C'est bien dur, allez, pour l'épouse d'un chef de bataillon ! et la patrie est bien ingrate de m'avoir réduite, pour ma subsistance, à tenir un garni ! Je ne m'en plains pas toutefois, et je veux bien croire qu'elle a ses raisons.
M. le Président. Abordez les faits.
Mme Brulard. Je les aborde. Mosieu Plisson,
que j'ai l'honneur de vous désigner ici, se présenta un jour chez moi, et me demanda à louer un cabinet. Il me dit qu'il était un vétéran de la vieille gloire, et que par à peu près il se mémorait mon époux, qu'il avait vu au champ d'honneur, pour avoir cueilli des lauriers avec lui. Il me plut, et je le crus. Deux mois se consumèrent sans que je visse la couleur de l'argent de mosieu; le troisième se succéda et le quatrième se coula identiquement: Alors je commençai à craindre d'avoir mis de la bonne argent contre de la mauvaise, et un matin je glissai sous sa serviette une petite lettre extrêmement délicate par laquelle je lui demandais quelques pistoles. Je crus même devoir, pour ménager son amour-propre, me servir d'une allégorie fabuleuse. . . C'était joliment bien torché... tourné je veux dire... Parbleu ! j'en ai là la copie et je puis vous la lire.
La plaignante tire de son ridicule un papier gras. « Prenez graine de lin... Ce n'est pas cela... c'est une ordonnance pour un rhume d'échauffement... Ah ! voilà !
« Brave guerrier,
« Si Mars est l'amant de Vénus, Plutus ne doit pas mépriser Bellone, et à cet effet, je le prie qu'il verse dans son sein tous les trésors de PEmpirée du haut de la voûte éternelle. »
Je crois que c'était délicat, continue madame Brulard... Eh bien! vous me croirez si vous voulez... mosieu n'a pas compris... Et sous le prétexte que mes côtelettes étaient dures et qu'il n'y avait pas assez de beurre dans mes épinards, il m'a injuriée... Mais soyez tranquille, je lui ai répondu avec la même encre. Oh! alors, il m'a allongé ce qu'on appelle une mornifle supérieure, dont je demande le prix au tribunal.
M. Plisson ne nie pas le petit mouvement de vivacité qui lui est échappé, mais il prétend avoir été provoqué parles injures de madame Brulard, qui, dit-il, a plutôt les habitudes d'une vivandière que de la femme d'un officier supérieur.
Mme Brulard, se levant avec vivacité. Est-il, Dieu! possible qu'une femme faible et sans défense soit moneslée de la sorte à la face du jour? Veuve Brulard, une vivandière?.... Infamie!.... Veuve Brulard, qui a traversé les camps et les armées sans que l'honneur en pâtisse... Ah! j'ai besoin de m'évanouir pour ne pas me trouver mal.
Le tribunal condamne le sieur Plisson à 1C francs d'amende.
Imprimerie; iI'Amédëe Gratiot et C», rue de la Monnaie, 11.
LA HÉLOHlNIEi
Le banc des prévenus est occupé par un monsieur porteur d'une redingote dite Polonaise, d'un castor gris et d'une chemise de couleur ornée d'un superbe jabot.
M. le Président. Quelle est votre profession ? Le prévenu. Troubadour.
M. le Président. Je vous engage, dans votre intérêt même, à répondre d'une manière convenable.
Le prévenu. Eh bien ! sans vous offenser, écrivez chanteur et artiste, car la guitare ne m'est pas étrangère. (Chantant) :
Rendez-moi mon léger bateau.,.
Ma redingote grise, Et ma noble devise...
M. le Président. Vous ne vous êtes pas muni d'une permission du préfet de police ?
Le prévenu. D'autant moins que le rossignolet des bois et des prairies... Je ferdonne parce que
ça est dans mon individu... Quant au permis dont vous m'interpellez, à quoi bon?... Si je n'ai pas le timbre et le doigté, ça me le donnera-t-il ?... Qué que ça fait à l'instrument, M. le préfet ?... Allez; le brouillard nous fait assez de tort sans que les sergents s'en enmèlent... On est assez à plaindre quand la nature vous a doué et qu'on a un soufflet insuffisant pour l'Académie, d'être obligé de roucouler entre deux lampions (chantant) :
Viens-t-en dans ma tartane,
Jeune fille à l'oeil noir...
M. le Président. Vous êtes, en outre, prévenu d'avoir maltraité un représentant de l'autorité.
Le prévenu. Parole de vérité!... Je vous soumets la question. Voilà que je chantais Ma Normandie, romance nouvelle et tout-à-fait dans mes organes... Un monsieur passe, je brode; il s'arrête, j'appuie sur le point d'orgue et je pince Pin-
strument; mais lui aussi me pince , et me dit que je suis en contradiction... C'était peut-être pas régulier, je le signe de ma main. Alors il m'adjoint que je l'accompagne... J'ui demande agréablement: «C'est-il avec la guitare.» lime répond: «Non, c'est avec tes flûtes. » Et , ce disant, il me tape dans les jambes avec sa badine... Faudrait être un bon homme de pain d'épice pour se laisser molester dans ses mollets sanssere/awôer... Est-ce juste?... Pour vous rachever, il m'a fait prendre un air du violon... Comme c'est régalant pour un troubadour dont ça n'est pas l'instrument ! Voilà mon crime... Il est connu... Qu'on me juge, et si je suis convaincu , qu'on me transporte dans des îles désertes, dans les plus affreux climats, au sein des neiges et des frimas... Quoi!... on n'peut pas être plus bon enfant... Ici le prévenu place sa main sur son front, et après s'être recueilli un moment , il chante amoroso :
Sous les climats de l'Helvétie, Monts sourcilleux, pleins de rigueur, Tendres échos de la prairie, Toujours faites battre mon cœur.
Le Président. Vous n'êtes pas ici dans la rue ; gardez vos romances pour une meilleure occasion.
Le prévenu. C'est judicieux ; mais c'est plus fort que moi... La romance, voyez-vous, c'est la vie de mon existence ; elle embellit mes jours, elle charme mes nuits... Je chante le matin, je roucoule le soir... La romance!... c'est un jardin où je promène mes pas et sans cesse et toujours... Avec elle il n'est pas de chagrin (chantant) :
Non, non, non, il n'en est point Qu'avec elle on n'oublie.
A ce propos, je sollicite qu'on fasse rajuster aux frais du gouvernement ma guitare qui a été endommagée dans la bagarre. Tiens, ça rime! (chantant): Guitare, ma mie, Mes chères amours Toujours, toujours...
M. le Président impatienté. Assez, assez : vous aggravez votre position.
Le prévenu, Je tais ma langue... Je n'ai plus qu'un mot à dire. Chantant :
Prenez mes jours, prenez ma vie, Mais laissez-moi mon seul bonheur...
Le tribunal, excédé des citations de l'opiniâtre chanteur, lui impose énergiquement le silence et procède à l'audition des témoins. Le fait de rébellion et de voies de fait envers un agent de l'autorité
étant constant, le tribunal condamne l'intrépide mélomane à deux mois d'emprisonnement.
Le chanteur, sans se déconcerter, les yeux au ciel et la main sur le cœur :
D'une ingrate patrie, Dieu vous voyez les coups ; Vous qui jugez les rois, jugez -moi, je vous prie ;
Je tombe à vos genoux.
La garde municipale entraîne le condamné, qui sort en fredonnant un air dont les paroles ne parviennent pas jusqu'à nous.