LE TABAC EST DIVIN
M. le Président. Piquant, de quoi vous plaignez-vous ?
Piquant. Je me plains de Germain et de mon camarade Guibou.
M. le Président. Quels sont les faits que vous leur reprochez ?
Piquant. Un matin Guibou et Germain, comme j'arrivais à l'atelier, me dirent : Ambroise, c'est-y toi qui paie le vin blanc?... Naturellement je suis un peu sujet au vin, et je leur z'y réponds : Puisque vous avez peu d'os (de l'argent), c'est moi qui régale. Nous allons chez le marchand de vins et je demande une chandelle à 12 sous (une bouteille); bon! Une pipe est une chose voluptueuse accompagnée d'une fusée de vin. Voilà donc que je vas allumer mon brûle-gueule. Tout en causant et en fumant, j'avale anpierrot (un verre) et puis deux, et je trouvais du montant au paillet, mais un montant... que ça m'écœurait et qu'il me prenait des envies d'écorcher le renard, sauf votre respect. Je ne savais pas qu'est-ce qui me gargouillait comme ça dans l'estomac , et je me disais : Je n'ai pourtant pas pris médecine à ce malin. Je rentre à l'atelier ; mais, tant pire, voilà que la tête me tourne , et '^étends mon cœur sur le carreau
(par synonymie : je suis pris par des nausées).
M. le Président. Comment les prévenus étaientils cause de ce malaise?
Piquant. Pendant que j'étais allé allumer la bouffarde, ils avaient infusé du tabac à priser dans mon verre ; c'est le marchand de vin qui me l'a dit après.
M. le Président, s'adressant aux prévenus. Quel est celui d'entre vous qui a jeté du tabac dans le verre de Piquant ?
Piquant. Tous les deux sont coupables.
Guibou. Tu n'es qu'un serin... Tu ne sais pas riser... On joue avec toi et tu te fâches.
M. le Président. C'est qu'en effet le jeu n'est pas plaisant.
Guibou. Est-ce que nous savions qu'il avait un estomac de papier mâché? Moi, je mange du tabac, j'en mange beaucoup ; ça ne me fait pas plus que du jus de réglisse.
Piquant. Tu sais bien , melon, que je ne peux souffrir ni la tête de veau, ni le tabac à priser; ça me fadit l'estomac , quoi !
Germain. C'est bon , c'est bon ! .. On te le laisse , ton estomac.
M. le Président. Un certificat produit par le plaignant , atteste que Piquant a fait une longue maladie , déterminée par l'absorption du tabac que vous aviez jeté dans sa boisson.
Piquant. Une inflammation d'entrailles, quoi ! ça n'est pas une bêtise: on en meurt... I.e médecin m'a dit qu'il croyait bien que je n'en viendrais pas.
Guibou. Ton médecin t'a fait aller.
Piquant. C'est ce qui m'a sauvé,
M. le Président. Combien de jours avez-vous été malade ?
Piquant. J'ai été quatre jours dans mon lit... et je suis encore malade... je ne sais pas ce que j'ai daus le ventre.
En présence de l'aveu des prévenus, l'audition des témoins devenait inutile. Le défenseur des inculpés s'est borné à recommander ses clients à l'indulgence du tribunal, et s'est attaché à montrer leur action sous les couleurs d'une espièglerie fort innocente dans la pensée de ses auteurs.
Le tribunal, jugeant qu'au fond les prévenus n'avaient pas calculé toute la portée de leur malice, les condamne seulement à 30 fr. de dommagesintérêts et aux dépens.
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