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SANS TAMBOUR NI TROMPETTE

Nous ne dirons pas, comme M. Vautour, aux locataires insolvables : « Quand on n'a pas de quoi payer son terme, il faut avoir une maison à soi; » mais nous leur dirons : « Soyez polis, obséquieux même, avec votre propriétaire; informez-vous avec sollicitude de sa santé, de sa femme, de sa fille, de son fils, de son chien, de sa servante; prenez le plus vif intérêt à tout ce qui le touche; dites-vous de ses amis, au besoin de ses admirateurs, et vous pouvez être persuadés que le drôle, encore qu'il eût une triple cloison de chêne autour du cœur, deviendra malléable comme une feuille d'or, ductile comme la cire. » Ainsi du moins en usait envers ses créanciers don Juan, le type le plus hardi du débiteur goguenard et bon enfant. C'est 15, sans doute aussi, ce qui a fourni à un moraliste sans argent la plus spirituelle définition connue du mot créancier. « Créanciers, a dit

ce philosophe dont le nom n'est pas venu jusqu'à nous : espèce d'honnêtes gens qui ont toujours tort, et qui enseignent la politesse. »

C'est pour n'avoir pas été pénétré comme il convenait de l'importance de cette vérité, que le sieur Jéliot, peintre en miniature, se voit aujourd'hui devant le tribunal de police correctionnelle, sur la poursuite du sieur Grabure, propriétaire. Ajoutons que le sieur Jéliot ne s'est pas borné seulement à une simple incivilité, il a trouvé en outre expédient d'opérer un déménagement clandestin à la barbe du sieur Grabure. Nous allons recueillir à cet égard les renseignements fournis aux débats.

Le sieur Grabure, plaignant. J'avais loué au prévenu une chambre au cinquième dans ma maison, moyennant une location annuelle de 200 francs. Cependant, depuis neuf mois que M. Jéliot était mon locataire, je n'avais pu obtenir de lui qu'il me

donnât même un à-compte sur le montant des loyers échus. Je me décidai alors à lui donner congé. De ce moment il n'y eut pas de mauvais tour qu'il ne jouât soit à mon portier, soit à moimême. Ces persécutions s'étendaient même jusqu'à mes locataires paisibles. C'était tantôt un cordon de sonnette qu'on avait enlevé, tantôt le paillasson du premier qu'il fallait aller chercher sur le palier du quatrième, des murailles charbonnées, un chat lancé dans l'escalier, et à la queue duquel on avait attaché une casserolle... Bref, messieurs, chaque jour c'était quelque nouvelle espièglerie. J'attendais avec impatience le jour bienheureux qui devait me délivrer de mon incommode locataire, lorsqu'enfîn ce jour arriva. Mais quel fut mon désappointement lorsque, mon portier se présenta chez moi et m'annonça que le sieur Jéliot avait déguerpi la maison depuis la veille. Nous montâmes à sa chambre : elle était entièrement vide. Les murs étaient chargés de dessins grossiers et d'inscriptions inconvenantes. Voilà tout ce qui nous reste du locataire, me dit le portier. Comme je n'avais pas lieu déjà d'être fort satisfait du sieur Jéliot, je me déterminai à porter plainte contre lui.

Bassot, portier , est appelé. M. le président lui demande comment le prévenu a pu déménager sans éveiller davantage sa vigilance.

Bassot. Ça n'est pas le Pérou que le mobilier du peintre... rien n'était plus facile à déménager. Bien certainement tout son saint-frusquin aurait tenu dans une boîte à couleurs ; il pouvait bien partir sans tambour ni trompette.

M. le Président. Il devait bien y avoir quelques gros meubles ?

Bassot. Le plus gros était un étui de violoncelle... qui ne faisait que monter et descendre... Je vois bien maintenant que c'est là-dedans que M. Jéliot a fait tout son déménagement.

M. le Président. Il ne paraît pas croyable qu'un lit, des matelas, une table, des chaises, qui sont les meubles les plus ordinaires dont se compose un mobilier, aient pu être emportés dans un étui de violoncelle.

Bassot. Le prévenu aura sans doute démonté ses meubles pour les faire tenir dans sa voiture de déménagement ; quant aux matelas, je suis certain qu'ils ont dû sortir en détail, car je me souviens maintenant que, pendant deux jours, l'escalier était

rempli de moutons de laine ; même je ne pouvais comprendre d'où cela provenait.

M. le Président. Au dire de votre propriétaire, le prévenu se serait rendu coupable de nombreuses dégradations dans la chambre qu'il abandonnait. En quoi consistaient ces dégradations?

Bassot. Les papiers avaient été salis à dessein. On voyait partout des bonshommes qui faisaient le pied de nez ; les lambris avaient été noircis avec de la fumée de chandelle.

M. le Président au prévenu. Pourquoi avezvous soustrait frauduleusement votre mobilier, qui était le gage de votre prepriétaire?

Le sieur Jéliot. Mon iotention n'était pas de le frustrer de ses loyers... c'était seulement du temps que je demandais.

M. le Président. Comment vous justifierez-vous des dégâts commis dans la propriété ?

Le sieur Jéliot. Chacun sait que les murs d'un atelier de peintre sont faits pour supporter les fantaisies de l'imagination de l'artiste ; c'est assez l'habitude.

M. le Président. Comment avez-vous pu opérer votre déménagement ? Vous saviez bien que votre action était répréhensible, puisque vous vous cachiez si bien ?

Le prévenu garde le silence.

Bassot, de sa place. J'ai un mot à ajouter. La veille de son départ, comme M. Jéliot passait devant ma loge avec son étui , je vis tomber plusieurs assiettes de son dos ; elles étaient sous son habit. Je crus que c'était une farce comme il en faisait beaucoup , et c'est pour cela que je ne dis rien.

M. Jéliot renonce à se défendre; il se contente d'alléguer une sorte de bonne foi jusque dans sa fraude. Le tribunal , admettant jusqu'à un certain point ce système de défense, condamne le prévenu seulement au paiement des loyers dus , en 100 francs d'amende et aux dépens.

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