TRISTE ROMAN
Lyda est une jolie fille, blonde et rose. Ses yeux bleus, empreints d'une ineffable douceur, sont remplis de larmes. Tout dans son maintien, dans le son de sa voix, dans l'expression de son visage, respire une modestie pleine d'ingénuité et de grâce. Lyda compte à peine 17 ans.
Jeune, elle a déjà beaucoup souffert, la pauvre en-
Martin on rue du Coq^ 5' Honore, N° 4-
fant, quoique son éducation et sa naissance la conviassent à une meilleure destinée. Son père, ancien officier de l'empire, mourut, lui laissant un mince héritage et en la confiant à la tutelle d'un sieur B... Fatale confiance ! L'infidèle tuteur disparut bientôt après, emportant avec lui le petit patrimoine de l'orpheline. Lyda fut recueillie par la dame S..., lingère, et, grâce à ses bonnes qualités, à ses efforts laborieux, elle parvint à mériter toute la bienveillance de sa bienfaitrice. Jamais elle ne fournit matière au plus léger reproche, et sa conduite se montra toujours conforme à ce qu'on devait attendre d'une jeune personne remplie des plus excellents principes. Mais Lyda, seule au monde, sans appui, sans amis, se trouva portée, malgré sa timidité naturelle, par la seule pente de son cœur, à contracter une liaison qui devait plus tard remplir d'amertume et de regrets son âme jusque-là si pure , si sereine. Il s'établit entre Lyda et. le jeune Alfred D... une telle liaison, que la prudente madame S... ne fut pas longtemps à s'apercevoir de notables changements dans les habitudes de son ouvrière. Elle fit à ce sujet des remontrances maternelles à l'orpheline; mais il était trop tard: Lyda était déjà sous l'empire d'une passion aveugle, insensée.
Six mois environ s'écoulèrent dans un commerce suivi entre Lyda et le jeune Alfred ; à leur âge six mois du même amour pouvaient passer pour de la constance. Aussi le temps, qui émousse toutes les passions, devait bientôt attiédir les feux dont Alfred brûlait pour la malheureuse Lyda ; l'amant avait déjà franchi la limite qui sépare la passion la plus vive de l'indifférence, que Lyda n'en était encore qu'aux limites de l'amour. Lyda ne put supporter l'idée de cet abandon ; guidée par un instinct jaloux , elle épiait toutes les démarches du volage Alfred. Elle acquit en peu de temps la triste certitude que l'infidèle cherchait auprès de Victorine Cbautin une diversion à la monotonie de sa liaison avec elle.
Une femme supporterait volontiers l'indifférence, mais elle ne saurait pardonner à l'inconstance. Lyda conçut le projet d'empêcher des relations nouées à son préjudice. Elle se rend auprès de Victorine, déclare à celle-ci le motif de sa visite, décline tous ses droits à la possession du cœur d'Alfred, et finit par enjoindre impérieusement à sa rivale d'avoir à ne pl as recevoir des assiduités qui blessent tous ses senlimeuts. Mais Victorine
n'était pas femme à subir des prétentions aussi absolues; et se montrant choquée à son tour d'une revendication qui va à rencontre de ses affections, elle accable d'injures la malheureuse Lyda. Celleci, tremblante, éperdue, hors d'elle-même, lance à Victorine un coup des ciseaux qu'elle porte à sa ceinture. Victorine détourne le coup et le reçoit dans le bras gauche. Elle pousse un cri de terreur et tombe sans connaissance. On accourt. La vue du sang qui jaillit de la blessure fait croire à un attentat bien plus grave ; on s'empare de Lyda, qui se laisse conduire sans opposer la moindre résistance.
C'est donc sous l'inculpation de blessures que la malheureuse Lyda comparaît devant le tribunal.
Lyda répond par ses larmes aux charges qui s'élèvent contre elle. Elle allègue pour toule justification l'état d'exaltation dans lequel elle se trouvait, et celte funeste passion qui, dit-elle, avait changé tout son être, et l'avait fait manquer en un jour à tous ses bons principes.
M. le Président. N'étiez-vous pas allée chez Victorine avec le dessein arrêté de la frapper ?
Lyda. Oh! mon Dieu, non; j'y allais au contraire en suppliante, pour la prier de ne plus revoir M. Alfred... mais elle m'a reçu avec tant de hauteur que ma tête, déjà bien malade, s'est égarée, et quand elle est venue à moi pour me pousser vers la porte, j'ai saisi machinalement mes ciseaux et je l'ai frappée. Je proteste que je ne savais ce que je faisais en ce moment.
M. le Président. Il eût été plus sage à vous de chercher à oublier des affections d'ailleurs répréhensibles.
Lyda, les yeux baissés. J'avais essayé d'oublier, mais je ne le pouvais ; mes souvenirs étaient plus forts que ma raison. Au reste, je reconnais ma faute et je sais combien je suis coupable... Ce n'est pas elle qui aurait dû porter mon ressentiment... elle aimaitM. Alfred... elle tenait à lui ; c'est tout simple... j'y tenais beaucoup moi-même, et j'aurais dû comprendre qu'en lui demandant de l'abandonner, je demandais une chose injuste et au dessus de son amour.
Le tribunal, touché d'un repentir rendu avec cette simplicité de langage, et écartant toule préméditation, condamne Lyda, attendu les circonstances atténuantes, à 25 francs de dommages-intérêts et aux dépens.
rmprimerie d'AvÊnÊE G iatiot el O, rue de la Monnaie, n.