TYRAN DOMESTIQUE
A l'appel du nom de Toulet, un monsieur d'un certain âge, mais encore leste et fringant, la bouche en calice de rose, se rend d'un pas dégagé à la barre. Son œil se pose avec une certaine expression de tendresse, sur le banc des prévenus, lequel est occupé par une espèce de Malitorne, assez mal tournée, mais fraîche et rebondie. Une dame âgée, placée au banc des témoins, surprend cette furtive œillade, se lève avec impétuosité et apostrophe le galantin en ces mots : « Toulet, je vous ordonne de vous tourner du côté de la Justice. »
La commère, assise au banc des prévenus. Pourquoi que vous y crevez pas les yeux, aussi bien à c't homme?... Avez-vouspas peur qu'il s'en aille en langueur en me regardant?
Le sieur Toulet. Calme-toi, bo-bonne... Je t'assure que je regardais monsieur que voilà. (Il montre le garde municipal).
La dame. A la bonne heure.
M. le Président. Toulet, de quoi vous plaignezvous ?
Le sieur Toulet, avec étonnement. Je ne me plains point... Je n'ai sujet de me plaindre de personne.
La dame, avec vivacité. Tout beau, M. Toulet, je vous dis que vous avez à vous plaindre de cette Marie-Jeanue.
Le sieur Toulet, avec infiniment de douceur. Tu crois, bo-bonne?... Je ne crois pas, moi.
La dame. Si fait, vous dis-je... Elle vous a manqué... elle m'a manqué...
Le sieur Toulet. Au fait, c'est bien possible. (Il se tourne vers le tribunal comme pour parler, hésite quelques instants, puis il se retourne vers son interlocutrice.) Mais, qu'est-ce donc qu'elle m'a fait, cette pauvre enfant ?
La dame. Quoi! vous oubliez qu'elle vous a conduit par le bout du nez ?.. .
Le sieur Toulet. Fi donc !.. bo-bonnc... Cela pourrait donner à penser à ces messieurs quelque...
La dame, d'une voix aigre. Je vous dis, messieurs, qu'elle l'a conduit par le bout du nez... le nez n'est pas ici une figure.
M. le Président. Vous ne pouvez forcer votre mari à se plaindre, lorsqu'il croit n'en avoir aucun sujet.
La dame, ayant peine à concentrer sa colère. Oscar, vous me paierez la sotte figure que vous me faites faire ici.
M. le Président. Si vous avez des griefs pour votre part, le tribunal est disposé à les entendre.
La dame, prenant place à la barre. J'avais déjà remarqué qu'il existait des privautés entre mon époux et...
M. le Président, l'arrêtant. Ceci sort du droit de la plainte. Parlez seulement sur le fait que vous imputez à Marianne Beaugard.
La dame. J'étais dans la salle à manger, et je ne savais ce qu'était devenu M. Toulet... Après l'avoir cherché dans l'appartement, et comme je me rendais à la cuisine, je vois mon libertin qui contait fleurettes à ma bonne... Elle se laissait fort bien cajoler, ma foi... quelle horreur! sous les yeux de l'épouse légitime!.. Je ne sais si Toulet avait passé les bornes de la décence ; mais je vis, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, Marianne qui mettait mon époux à la porte de la cuisine, en le tenant par le nez.
La prévenue. Vous aviez la berlue assurément.
La dame, avec une dignité composée. C'était aussi apparent que le nez au milieu du visage. (continuant). A cette vue, je me fâche; Marianne se récrie, me qualifie d'une manière fort sotte, et finit par me jeter une assiette à la tête.
La prévenue. Pourquoi que vous disiez que je cherchais à bambocher, à embaucher, à débaucher votre homme?.. Je ne sais tout ce qu'elle m'a dit.
La dame, avec fureur. J'ai eu une bosse au front-
Le sieur Toulet. Allons, bo-bonne, modère-toi... tu t'agaces les nerfs inutilement... De la douceur!
La dame. Taisez-vous, serpent tentateur ! vous vouliez répudier votre épouse pour aller dans le désert avec voire servante!
Le tribunal, qui a beaucoup de peine à conserver toute sa gravité, attendu qu'il n'est pas suffisamment justifié des torts de la prévenue, renvoie celle-ci de la plainte. — Dépens compensés.