BATTRE LE GUET
Battre le guet constituait autrefois une gentillesse ; c'est tout simplement un délit aujourd'hui. Ce qui eût médiocrement échauffé un lieutenant de police d'un autre temps allume de nos jours les foudres du réquisitoire. Encore un bienfait du régime constitutionnel, qui a voulu que les épaules d'un officier de paix fussent respectées à l'égal des épaules de tout autre ! La Charte est une bonne mère pour tous.
Bailleul et Courtinet, deux jouvenceaux de belle venue, se sont évidemment trompés de siècle, en croyant pouvoir transporter impunément dans notre société les mœurs libertines de la Régence ou du siècle de Louis XV ; époque délicieuse, où non seulement c'était péché mignon et rémissible de battre, mais encore où très souvent le battu payait l'amende. Ils sont cités tous les deux devant la police correctionnelle, à la requête du ministère public.
Collet, inspecteur de police. Vers minuit ou minuit et demi, j'aperçus deux jeunes gens, légèrement échauffés par le vin, qui suivaient la rue Saint-Honoré, en montant vers la place Vendôme. Ces deux jeunes gens vociféraient des chansons et ébranlaient à coups de marteau toutes les portes cochères qu'ils rencontraient sur leur chemin. Quoique je fusse seul en ce moment, je m'approchai des tapageurs et les engageai très amicalement à rentrer chez eux pour s'éviter le désagrément d'une arrestation. — «Ah! tu fais partie du guet! s'écria le petit (montrant Courtinet) ; ah ! tu es un oiseau de nuit!... Tiens, voilà comme on agit avec tes pareils!... » Et en même temps il leva sur moi sa canne et me porta un coup très violent entre les deux épaules. J'allais riposter, lorsque son camarade répliqua : « Je crois que tu te rébellionnes contre des fils de famille?...» et il n'eût pas plus tôt dit, qu'il laissa tomber sur ma joue un vigoureux soufflet... « Maintenant, va dire à ton monsieur de Sartines que je me moque de la Bastille et du donjon de Vincennes, et de ses lettres de cachet, et de la maréchaussée, et du lieutenant criminel et de tout le tremblement!... Hu donc, et plus vite que ça ! » et en cet endroit de son dis-
Martin on./ rue Au Coq V Honore, +
cours, il me lança un féroce coup de pied là... ( Le témoin porte la main juste à moitié chemin de la tète aux pieds. )
M. le Président. Qu'avez-vous répondu ?
Collet. Ça m'a coupé la parole ., heureusement que des hommes de ma brigade sont passés un moment après et m'ont arraché de leurs mains..
M. le Président. Qu'avez-vous à répondre à la déposition de l'inspecteur ?
Bailleul. Il est impossible que j'aie été aussi brutal que le dit monsieur... De pareils actes sont tout-à-fait contraires à mes habitudes.
Courtinet. Le discours prêté à mon ami indique assez que nous n'avions pas notre raison.
M. le Président. 11 n'en est pas moins vrai que l'inspecteur Collet a été fort maltraité.
Courtinet. C'est fort extraordinaire; car nous avons l'un et l'autre le vin très gai... Il y aura eu peut-être une provocation... Collet nous aura regardés de travers ; car, sans cela, nous sommes très gais...
Collet. Il n'y a eu nulle provocation.
Courtinet. Alors, prenez que nous nous sommes trompés.
Le tribunal condamne les deux prévenus chacun en 100 fr. d'amende, et solidairement aux dépens.