‹ La CorrectionnelleChapitre 175 sur 231 · MADAME LA RESSOURCE · texte numérisé non relu

MADAME LA RESSOURCE

Madame Fauconneau a établi chez elle une succursale du Mont-de-Piété, contrairement à la loi qui prohibe les prêts sur gages. A quoi bon, dira-t-on, lorsque, par un bienfait cher à tout le monde, l'administration du Mont-de-Piété a généreusement multiplié ses bureaux ? C'est que la dame Fauconneau a assis sa spéculation sur les nécessiteux qu'une vergogne mal entendue empêche d'aller frapper à la porte des établissements publics. Ces pauvres honteux sont la proie de cette autre madame La Ressource. Ce genre d'exploitation est pour l'avisée commère la source d'un gain considérable, et l'on peut dire d'elle qu'elle vend son argent au poids de l'or. Jusqu'à présent cette considération l'a fait passer par-dessus la légalilé. Mais tout mauvais abus a sa fin, et c'est sur la plainte de nombreuses victimes de ses coupables exactions que la dame Fauconneau vient répondre devant la justice de ses prêts usuraires.

Première plaignante. Je réclame de la prévenue mon schall-tapis!

Deuxième plaignante. Dites donc, madame

Fauconneau, j'espère que vous allez me rendre bien vite ma montre... une montre guillochée...

Troisième plaigante. Et ma robe de florence !

Quatrième plaignante. Et mes six chemises de toile.

La dame Fauconneau. Qu'est-ce que vous avez donc là à japper, comme des chiens hargneux ? L'huissier. Silence!

M. le Président. Il est impossible de s'entendre. Voyons, Désirée Juteau, répondez. Combien la prévenue vous a-t-elle prêté sur votre tapis?

Désirée. Je n'ose pas en parler... Dix francs! ! un schall de 100 fr... si ça n'est pas une horreur!

M. le Président. Que prenait la femme Fauconneau pour son prêt ?

Désirée. Elle a pris le schall ; pas plus gênée que ça.

M. le Président. Et vous , Charlotte Roger. . . combien avez-vous donné d'intérêts pour le prêt fait sur votre montre ?

Charlotte. Elle m'a prêté vingt -cinq francs pour trois mois, et elle a retenu sept francs pour les intérêts ; et comme j'ai manqué d'un jour de retirer ma montre, elle l'a vendue, soi-disant... Mais je ne donne pas là-dedans...

Les deux autres plaignantes déposent sur des faits à peu près semblables. Des calculs faits à l'audience , il résulte que la dame Fauconneau se contentait d'un modeste bénéfice de cent pour cent sur son prêt , et qu'en outre, le plus souvent, elle s'adjugeait le nantissement.

M. le Président engage la prévenue à se défendre.

La femme Fauconneau. L'argent a son prix. Tout le monde sait la peine qu'on a à l'amasser... Eh ! monsieur, je ne force personne à prendre le mien ! .. . Quand je prête , c'est plutôt pour obliger, car je sais bien que celui auquel on prête est un ingrat... On me calomnie... on me traite d'usurière... je laisse dire... il faut savoir supporter quelque chose dans ce monde. Il serait trop facile de gagner le ciel si on n'avait'pas de temps à autre quelque petit désagrément...

M. le président interrompt la prévenue et lui administre une semonce pleine de dignité à propos de la monstrueuse forfanterie au moyen de laquelle la prévenue tente de donner le change à la justice.

La femme Fauconneau est condamnée à 6 mois d'emprisonnement et à 1,500 fr. d'amende.

Imprimerie d'AMKDÉE Cratiot et t>. rue de la Monnaie, il.

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