TOUT M'ÏST PAS ROSES
Figuet est un garçon tailleur mal hanché, grêle et fluet comme une levrette, le pied plat; au demeurant, l'âme sensible, le cœur tendre jusqu'à la faiblesse, ainsi que le prouve le fait suivant.
C'était le 21 mai dernier, veille de sainte Julie, fête chômée et carillonnée pour Figuet, qui a le bonheur d'être le Saint-Preux d'une autre Julie. A pareil jour, un amant véritablement pénétré de ses devoirs ne saurait se présenter à l'objet de son culte les mains vides. L'usage veut rigoureusement qu'il soit porteur ou d'un cachemire ou d'une tourte aux confitures, selon le rang et la fortune de celui qui donne, suivant le goût et les appétits de celle qui reçoit; car, quoique chaque jour amène son saint, ce n'est pas tous les jours fête.
Or, ce jour-là, Figuet n'avait d'argent ni peu ni point, et, loin de pouvoir faire à sa Julie l'offrande d'un Ternaux ou même d'une simple galette, il
n'aurait pu lui faire agréer un modeste bouquet de violettes, la politesse la moins composée que l'on puisse faire à une jolie femme. La conjoncture était affligeante et le cas embarrassant. Pendant que le perplexe Figuet songeait au moyen de sortir de peine, il aperçoit un rosier fleuri porté sur des crochets, et dont les fleurs vives, riantes, épanouies, semblaient lui sourire amoureusement. Il est des positions difficiles où l'homme le plus droit perdra subitement, sans discussion préalable, toute idée de justice, et se trouvera commettre une mauvaise action à l'insu de sa raison, à la seule instigation des mouvements de son cœur. Figuet n'avait pas eu encore le temps de réfléchir sur le mérite de la sienne, que déjà, les ciseaux à la main, il dépouillait le rosier de ses fleurs et rêvait tout bas au plaisir qu'il aurait à en parer les grâces de sa douce Julie. L'excès de sa joie, les préoccu-
pations de son esprit, lui firent négliger les précautions prudentes et l'adresse que demandait un pareil coup de main. Il fut pris en flagrant délit de maraude, et il vient répondre aujourd'hui de sa spoliation devant la justice.
Guillaume, commissionnaire. J'avais été chargé par un monsieur âgé de porter un beau rosier de mai, rue Lepelletier, chez une danseuse de l'Opéra. J'entendais derrière moi un bruit comme si on avait tondu un buisson... Je me retourne et je vois monsieur qui avait une botte de roses dans une main et des ciseaux dans l'autre... Mon rosier était pelé comme la redingote d'un pauvre homme.
M. le Président. Vous avez fait arrêter le prévenu. N'a-t-il pas opposé de la résistance?
Guillaume. Dam ! il s'est laissé conduire au corps-de-garde comme un chien qu'on mène à vêpres... Il disait qu'il avait besoin d'aller souhaiter la fête à sa bonne amie.
M. le Président. Avez-vous porté le rosier à sa destination ?
Guillaume. Oui, monsieur; mais la petite dame, en voyant son rosier tout défleuri , a renversé la caisse et brisé tout... Elle était d'une humeur de loup ; et moi, jen'étais pas sur un lit de roses.
Figuet. Je sens combien je suis coupable... Je ne voyais que ma Julie dans le moment... elle est si gentille et si bonne, ma Lie-lie.
M. le Président. Puisque vous teniez tant à offrir des fleurs, vous pouviez en acheter.
Figuet. Je ne pouvais pas , c'est ce qui vous trompe, M. le Président... En conscience, je pouvais-t'y laisser passer la fête de ma Lie-lie sans la lui souhaiter?.. C'est l'amour qui m'a perdu.
Le tribunal condamne le trop sentimental Figuet, attendu la légèreté du délit, à 25 francs d'amende et aux dépens.
Une petite voix flûtée. Il n'y a pas de roses sans épines, mon petit chéri... nous paierons ça à nous deux.