UNE INJURE RENTRÉE
Un vieux bonhomme long, sec et jaune, se présente devant la police correctionnelle. Un bonnet de soie noire lui couvre la tète et tombe jusque sur ses yeux. L'audiencier l'engage à le mettre dans sa poche. — Vous plaisantez, je crois, s'écrie aigrement le vieillard; ma poche n'est pas enrhumée, peut-être bien... C'est moi, c'est ma personne qui possède un catarrhe... équivalent...
L'audiencier. On doit se découvrir devant le tribunal.
Le vieux bonhomme. C'est bien, homme barbare!... Si je tombe malade, c'est vous qui en répondrez devant le Créateur.
Après avoir ôté son bonnet noir, le plaignant reste planté devant ses juges sans pouvoir articuler un mot ; il passe ses doigts crochus dans les trois douzaines de poils qui composent sa chevelure, prend du tabac, essuie les verres de ses lunettes, se gratte le tibia, et n'a pas l'air d'entendre M. le président qui, depuis cinq minutes, lui demande ses nom, prénoms et profession. Enfin il se décide. « Monsieur, dit-il, je me nomme Alcibiade Hilarion Falampin, et je suis fabricant de lait d'ànesse. »
M. le Président. Vous avez porté plainte en injures contre le sieur Merlier; faites-nous connaître ces injures.
M. Falampin pousse un soupir infiniment prolongé, à faire croire qu'il souffle dans un trombone, et dit d'une voix étouffée : «Oh! oui, oui, oui, oui!»
M. le Président. Vous ne répondez pas à ma question. Quelles sont les injures qui vous ont été adressées ?
M. Falampin garde le silence, croise ses mains sur son ventre et fait le moulinet avec ses pouces.
M. le Présidents voulez-vous pas les répéter?
M. Falampin, après un second soupir de même force. Oh non, non, non!
Juste Bourmïvncc Editeur delà Correctionnelle Place, du Palau Royal, 241.
M. le Président. Il faut pourtant bien que le tribunal en ait connaissance.
M. Falampin pousse un troisième soupir plus fort que les deux autres et ne dit mot.
M. le Président. Ces injures sont donc de nature à ne pouvoir pas être répétées ?
M. Falampin (quatrième soupir). Oh !
M. le Président. Dites au moins les lettres initiales ; le tribunal comprendra.
Le plaignant déboutonne et reboutonne son gilet et ne répond pas.
M. le Président. Comment voulez-vous que le tribunal vous rende justice? Nous ne pouvons pas condamner le prévenu sur une accusatiou qui n'est pas formulée.
M. Falampin sortant impétueusement de son immobilité : Ah ! si, si, condamnez-le, condamnezle ferme ! Il ne l'aura pas volé.
M. le Président. Alors expliquez-vous donc!
Le plaignant retombe dans son apathie et dans son mutisme.
M. le Président. Les témoins seront sans doute plus explicites.
L'huissier. Il n'y pas de témoins.
M. le Président. Comment vous n'avez pas de témoins ?
M. Falampin. Oh ! non, heureusement !
Dans l'impossibilité d'arracher un mot de plus au plaignant , le tribunal renvoie Merlier de la plainte, et condamne M. Falampin aux dépens.
M. Falampin se retire en soupirant et va rejoindre un de ses amis qui l'a accompagné à l'audience. Celui-ci lui fait sans doute quelques observations sur son étrange conduite, car on entend le bonhomme s'écrier : « C'est égal, ça mourra avec moi !»
— Bonjour, Corcodille, l'air est fraîche à ce matin ; on dit que c'est toi qui paie l'eau forte, autrement dire l'huile de savetier, M. l'Empeigne.
— De quoi, Corcodille?... Vous en èt' un autre,
grossier.
— Fameux!... fameux!... On y fait des aimabilités, à ce feignant ; on y dit des choses flatteuses et d'amitié, on le cajole, quoi ! et y vous répond des épithèques?... méchant muffeton! Observe ton infériorité et ton insuffisance, melon.
— Je vous connais pas, peut-être... Je vous empêche pas de riseravec vos semblables, peut-être... Pourquoi que vous m' tarabustez et que vous vous
adressez à moi z'individuellement?... parlez-y à votre écot ; ne troublez point z'ainsi celui qui consume dans son particulier, et sans nuire z'à son prochain.
Ainsi s'exprimait le tranquille Ballaguerre, qu'un malencontreux hasard avait conduit chez un marchand de vins de la rue de Bondy, un jour que le nommé Guichard était en quête d'un homme de bonne volonté qui voulût bien se charger de lui mettre un velours sur l'estomac. La modération, mais surtout Pégoïsme du pacifique consommateur n'avait fait qu'aiguillonner davantage le parasite Guichard , à tel point que la conversation dont nous avons donné les préliminaires , dégénéra bientôt , par le fait de celui-ci, en une scène plus vive, plus animée , avec accompagnement de gourmades et d'injures. C'est en raison des horions qu'il aurait trop libéralement octroyés au sieur Ballaguerre, que Guichard comparait aujourd'hui devant la police correctionnelle.
Ballaguerre s'avance piteusement vers le tribunal, et d'un ton dolent expose les faits de la plainte. Plusieurs témoins sont entendus, et se plaisent à reconnaître le naturel plein de douceur de Ballaguerre.
Guichard se levant avec impétuosité. V'Ià pas une abomination tféchigner un pauvre homme de la sorte... moi, Guichard, qui n'a jamais eu des raisons avec personne , ni dit un mot plus haut que le ton... Supposition faite que j'y aurais cherché dispute à ce colibrius , à quoi que ça m'aurait avancé... Vous avez pu voir le portrait... Un chien de plomb, quoi!... qui n'est pas susceptible de se poser de là... ( Guichard se met à la première position du boxeur ), et qui se laisserait cueillir le nez d'un coup de talon, sans qu'il le susse... C'est pour dire seulement que j'en suis incapable. J'y ai peut-être dit des mots un peu gras... mais faut pas sonner la grosse cloche pour ça ; on s'explique entre z'hommes, et puis voilà.»
L'avocat de Guichard , contradicloirement aux témoignages recueillis à l'audience, s'efforce d'établir que son client est un homme rangé, de mœurs tranquilles , et singulièrement porté à la bienfaisance ; enfin qu'il appartient à une famille honorable , et pour laquelle la condamnation d'un de ses membres serait un éternel sujet de douleur.
Malgré les louables efforts du défenseur, le tribunal n'en condamne pas moins Guichard à huit jours d'emprisonnement.
Imprimerie iI'Amédée Gratiot ei O, rue de la Monnaie, il.