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UNE PARADE

Plusieurs jeunes gens étaient attablés dans le salon du Chariot-d'or, à la Villette, et fêtaient la

dive bouteille, comme aurait dit maître François Babelais, de pantagruélique mémoire. Survient un bruit et nos buveurs de mettre le nez à la fenêtre. Ils reconnaissent que ce bruit est occasionné par une sorte de berline de cbétive apparence et attelée de deux nobles coursiers, dont les flancs amaigris attestent qu'ils ont dû porter des paniers de cerises avant d'avoir l'insigne honneur de traîner il signor Favolone, célèbre médecin italien , inventeur d'une incomparable pommade propre à arrêter la chute des cheveux. Au centre de la berline était placé fastueusement l'opérateur fameux, qui mit pied à terre, et, malgré la richesse de son costume et le prodigieux amas de breloques dont il était chargé, ne fit nulle difficulté d entrer dans le cabaret et de tàter de ce délicieux petit vin bleu que vous savez. Or, pendant que notre empirique se désaltérait sensuellement, il prit envie à nos jeunes étourneaux de voir de plus près les équipages d'il signor Favolone. Ils descendent donc, et, usant de la liberté que donne le vin, ils visitent en détail chaque partie de la berline. Heureux hasard!... En fouillant de ci, de là, ils aperçoivent sous le siège du cocher une malle d'où sortait une manche d'habit, toute recouverte de paillettes. Ils détachent la malle, et en un clin d'œil ils font l'inventaire des richesses vraiment royales que contient le coffre. Ce sont les divers costumes nationaux dont Gerbonnet, plus connu sous le nom que nous lui avons déjà donné, revêt son cosmopolitisme et au moyen desquels il exploite la crédulité des simples et des chauves. Nos jeunes gens étaient tous disposés à rire et ils avaient en main l'occasion de satisfaire ces bonnes dispositions. Ils quittent leurs habits pour endosser les oripeaux de Gerbonnet.- qui, l'habit persan; qui, le costume indostan ; qui , le frac de marquis, la veste rouge de hussard, le pantalon et le turban turcs ; bref, la mascarade était des plus originales. Pour rendre l'aventure plus piquante, Gaucher, l'un de la bande, se place dans la berline, et s'aidant du geste et de la parole, débite ses lazzis à la foule émerveillée que cette scène grotesque avait amassée.

Pendant cette divertissante parade, les amis du faux opérateur avaient attiré Gerbonnet dans l'une des cours de l'auberge du Chariot-d'Or, et s'emparant de lui, avaient séquestré sa personne en l'enfermant dans une écurie. Cependant les cris du reclus ayant , longtemps après , appelé l'attention

M.irtmor, me tlu Coq V. Honore, N* 4.

d'une servante de l'auberge, Gerbonnet recouvra sa liberté et en usa pour provoquer l'arrestation immédiate de ses audacieux incarcérateurs. Trois seulement des délinquants sont aujourd'hui sous la main de la justice ; ce sont les nommés Jambon, Jupré et le jovial Gaucher.

Gerbonnet dépose avec acrimonie sur la double violation que nous venons de rapporter; il accuse, en outre, les prévenus de lui avoir soustrait trentequatre pots de sa pommade merveilleuse; pommade incomparable, dit le témoin, et dont la propriété est de faire pousser les cheveux en un instant, employée dans la proportion d'une tète d'épingle. Ici Gerbonnet déploie orgueilleusement sa chevelure de scapiglîoni, 'chevelure touffue et qui, décrivant autour de son front une auréole incommensurable, lui donne un faux air de marronnier taillé en parasol. Divers témoins sont en outre entendus et confirment la déposition de Gerbonnet en ce qui touche la scène principale.

Les prévenus confessent les faits et allèguent l'état d'ivresse dans lequel ils étaient. Ils protestent d'ailleurs de leur innocence quant aux pots volés.

Le tribunal, éclairci par les louables antécédents des prévenus, et jugeant bien que le délit n'a pas toute la gravité que Gerbonnet lui prête, condamne chacun des prévenus à quinze jours d'emprisonnement et solidairement à 150 francs d'amende.

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