CONCURRENCE COMMERCIALE
Lecoq, épicier jeune France, et Bornichon, épicier de la vieille roche , exercent concurremment le commerce des denrées coloniales, rue Saint-Antoine; les deux rivaux nourrissent l'un contre l'autre une inimitié profonde, implacable, fondée sur une déplorable jalousie de métier. Chez Bornichon, cette haine s'est accrue des sentiments envieux qu'ont développés en lui les nombreux avantages dont une heureuse étoile a comblé son fortuné rival. Ainsi, pendant que Bornichon est l'époux d'une laideron, Lecoq se voit possesseur d'une femme charmante, que les galants du quartier ont décorée du surnom uu peu flatteur de la Belle Épicière. Lecoq, sans avoir recours à la brigue, a été appellé, par l'estime de ses semblables, à l'insigne honneur de porter le double galon d'argent dans une compagnie de chasseurs ; tandis que Bornichon, en dépit de ses menées ambitieuses, est resté
dans les rangs les plus obscurs de la milice citoyenne. Lecoq est jeune et presque beau : Bornichon est vieux et tout à fait laid; Lecoq est d'une élégance pleine de goût et qui va jusqu'au luxe de la casquette de velours épinglé : Bornichon est demeuré stationnaire en fait de modes et porte, en 1840, une casquette de loutre. Enfin, l'un a un magasin peint en vert ; l'autre une boutique couleur chocolat. Tant et de si rares avantages dans Lecoq ont dû [nécessairement aigrir l'épicier disgracié) du sort et exalter sa haine jusqu'à la frénésie.
C'est par suite de cette rivalité que les deux épiciers se trouvent en présence devant la justice.
Lecoq , partie civile. Je viens demander à la justice une réparation magnanime des sottises que mon confrère Bornichon a faites à mon fils Alfred, un enfant de six ans, un petit ange...
Bornichon. Dites plutôt un vrai démon, qui jette
toujours sa balle ou sa toupie dans mes carreaux et qui , dernièrement encore, a laissé tomber son brodequin dans ma mélasse !
M. le Président à Lecoq. Enfin, quelles sont les sottises dont vous vous plaignez ?
Lecoq. Ce mot renferme tout.
M. le Président. C'est pour cela même qu'il est un peu vague ; mais, d'abord, racontez les faits tels qu'ils se sont passés.
Lecoq. Le 25 du mois dernier, je me trouvais derrière mon comptoir, et, par parenthèse, j'étais occupé à lire le dernier roman de M. Paul de Kock. Mon fils jouait sur le pas de la porte. Quelques instants après j'entends des cris aigus ; j'accours, c'était Alfred, que Bornichon chargeait à fond à grands coups de pied au... dans le... Le pauvre enfant a été huit jours sans pouvoir s'asseoir... Ce n'est pas tout. Mon confrère lui adressait, en le frappant, les épithètes les plus incongrues... il l'appelait... là... vous savez, Antony, la pièce de M- Alexandre Dumas?... vous comprenez? A l'entendre , l'enfant n'aurait pas eu moins de trois douzaines de pères. . . c'est très mortifiant pour moi . Je m'approchai pour faire des observations à Bornichon sur la manière incivile dont il traitait mon Alfred; mais je fus fort mal reçu..., il s'en prit à moi et dit en ricanant : Tiens, voilà le... le... (je ne sais, messieurs, comment vous dire la chose) le... le... bref, il estropia si joliment mon nom, qu'au lieu de me nommer Lecoq tout court, il m'appela : Leco-q deux fois !
Bornichon, avec un rire sardonique. Eh bien !.. est-ce que ça n'est pas votre nom, Lecoq, imbécile?
Lecoq, avec dîgo^té. J'entends le coq-à-l'âne.
M. le Président. Quelle raison donnait Bornichon pour traiter ainsi votre fils ?
Lecoq. Il prétendait qu'Alfred lui avait volé des pruneaux. C'est physiquement impossible; car de père en fils nous n'avons jamais pu supporter les pruneaux, et, sous ce rapport, mon fils Alfred tient de moi ; ce qui vous prouve qu'il y a bien de mon sang dans l'enfant , quoi qu'en dise mon confrère... Je suis donc certain que ce n'était pas pour des pruneaux que Bornichon battait mon Alfred.
M. le Président. Quel autre motif pouvait-il avoir?
Lecoq. Bornichon ne nous aime guère... il est
vrai que nous le lui rendons bien , et nous sommes à deux de jeu de ce côté-là... Mon confrère est envieux ; il n'a pu voir sans déplaisir que la bonne qualité de mes denrées avait attiré chez moi tous les gros bonnets du quartier : c'est moi , messieurs, qui ai l'honneur de fournir notre chef de bataillon et sa respectable famille.
Bornichon. Vous avez assez fait de bassesses pour cela... jusqu'à lui donner votre voix dans les élections !
M. le Président, à Lecoq. Des témoins ont vu cependant des pruneaux dans les mains de votre fils.
Lecoq. C'est une erreur... c'étaient des poires tapées, dont il est très friand ; c'est moi qui les lui avais données.
Bornichon, vivement. C'était de la prune royale de Tours; je suis le seul à tenir cette qualité...
Lecoq, avec véhémence. C'est faux ! vous ne tenez que la prune de Monsieur, tout ce qu'il y a de plus défectueux en fait de pruneaux... La royale de Tours ne se trouve que chez moi.
Bornichon. C'est une imposture!... il veut me faire perdre mes pratiques !
Eu conséquence des faits, la partie civile est déboulée des fins de sa requête , et Bornichon renvoyé de la plainte avec tous les honneurs de la guerre.