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UN ABUS DE CONFIANCE

Fortede l'article 378 du Code pénal, mademoiselle Palmyre Grondin , jeune et jolie mercière , a cru pouvoir actionner devant le tribunal de police correctionnelle le sieur Bougeard , officier de santé, pour fait de révélation de secret, à lui confié dans l'exercice de sa profession. Le cas est délicat, et mademoiselle Palmyre entoure le procès de mille précautions honnêtes pour laisser aux faits une tournure vague et décente.

Mademoiselle Palmyre, qui est à la tête d'un commerce florissant, recevait les assiduités du jeune Louis Seigneuret ; mais nous devons déclarer, à la louange de la mercière, que ces assiduités avaient un but honorable, et que, d'un commun accord, et pour la plus grande gloire de la morale, un prochain mariage avait été arrêté entre les deux amants.

Le sieur Bougeard, qui remplissait les chatouilleuses fonctions de médecin ordinaire de la demoiselle Grondin, et qui, en cette qualité, était reçu dans l'intimité de sa jolie cliente, fut bientôt le

confident des projets de Palmyre. Louis Seigneuret lui fut présenté, et une sorte de liaison s'établit bientôt entre lui et le fiancé de la mercière. Une plus grande familiarité succéda à ce premier attachement , si bien que le futur époux et le médecin devinrent en peu de temps deux amis inséparables, et n'eurent plus de secrets l'un pour l'autre.

Le sieur Bougeard, oubliant alors, en faveur de ses nouvelles affections, les égards qu'il devait à son ancienne cliente, crut pouvoir éclairer son ami sur certaines particularités concernant sa prétendue, et le renseigna si positivement à cet égard, que le jeune Seigneuret, un jour, écrivit à sa fiancée que, d'après les lumières qu'il avait recueillies par rapport à certains vices constitutifs, il ne pouvait balancer plus longtemps à rendre à mademoiselle Palmyre la libre disposition de sa main. Cette renonciation, venue tout d'un coup, et les motifs qui paraissaient l'avoir dictée, inspirèrent à la demoiselle Grondin le désir de connaître, au vrai, de quelle source étaient partis les éclaircissements sur lesquels s'appuyait Seigneuret. En conséquence, elle sollicita une dernière entrevue de son futur, aujourd'hui, hélas ! futur passé ! et elle acquit de la bouche même de Louis, la déplaisaute certitude, d'abord qu'il n'ignorait absolument rien des choses qu'elle aurait voulu tenir secrètes, et ensuite que la connaissance de ce mystère était due à d'indiscrètes révélations de Bougeard.

Le bon sens de mademoiselle Palmyre répugnait à penser que la loi n'offrît pas une répression d'un abus de confiance aussi monstrueux. Aussi son premier soin fut-il de se rendre auprès d'un avocat, et, suffisamment convaincue de la science du légiste que le Code offrait un refuge contre une aussi criante énormité, elle résolut d'user largement du bénéfice de la loi et de poursuivre judiciairement l'infidèle dépositaire d'un secret qu'elle juge être sans doute d'une très haute importance pour elle.

Bougeard occupe le banc des prévenus.

Louis Seigneuret est appelé comme témoin.

M. le Président. Ne deviez-vous pas vous marier avec Palmyre Grondin ?

Seigneuret. Oui, monsieur.

M. le Président. Qu'est-ce qui vous a fait changer d'avis ?

Seigneuret, hésitant. Des bruits qui me sont revenus sur Palmyre.

M. le Président. De quelle nature étaient ces bruits?

Seigneuret. Ils n'avaient rien de défavorable à la bonne réputation de mademoiselle Grondin.

M. le Président. De qui teniez-vous ces renseignements ?

Seigneuret hésite , balbutie quelques mots inintelligibles, et enfin refuse de répondre.

M. le Président. N'oubliez pas que vous parlez sous la foi du serment; les liens d'amitié qui vous unissent à Bougeard ne sauraient vous dispenser de dire la vérité.

Seigneuret. Je les tenais de Bougeard luimême.

M. le Président. Ces renseignements ne portaient - ils pas sur des affections maladives que Bougeard n'a pu connaître qu'à l'occasion de son art ?

Seigneuret. Je pense qu'il ne les a pas connues autrement.

M. le Président. Que vous a dit Bougeard pour vous détourner de vos projets de mariage ?

Seigneuret. \\ m'a dit que je ne serais jamais heureux avec Palmyre, parce qu'elle était attaquée d'une maladie incurable-

M. le Président. Vous a-t-il dit quelle était cette maladie ?

Seigneuret. Oui, monsieur; mais j'avoue que je ne pouvais pas trop m'en rendre compte, et je serais peut-être passé par-dessus ces considérations, si Bougeard, en véritable ami, ne m'eût répété que c'était une maladie sans remède et de plus contagieuse.

Bougeard. Les réticences du témoin pouvant nuire à la réputation de la plaignante , je crois de mon honneur de déclarer ici qu'il s'agit seulement d'une affection cancéreuse située dans les régions basses de l'abdomen. J'ai cru qu'il était de mon devoir de prévenir Seigneuret amicalement, et en cela, j'ai la conviction que j'ai utilement servi les intérêts mêmes de mademoiselle Grondin.

L'avocat du prévenu a la parole. Après avoir montré que la demoiselle Grondin avait agi plus en vue d'une coquetterie de femme qu'en vue d'une violation de secret, le défenseur s'attache à établir qu'il n'y a pas eu révélation dans le sens de la loi.

Ce système de défense ayant victorieusement triomphé de la plainte, Bougeard est renvoyé de l'accusation.

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