‹ La CorrectionnelleChapitre 186 sur 231 · PLUS DE PEUR QUE M MAL · texte numérisé non relu

PLUS DE PEUR QUE M MAL

Un couple jeune et charmant occupe le banc des prévenus sur la plainte de M. G..., époux outragé, et qui rapporte devant la justice la preuve flagrante de la légèreté de son infidèle moitié.

M. G..., qui occupe un emploi.distingué dans une administration publique et jouit de l'estime générale, s'avance et dépose en ces termes :

« Depuis longtemps déjà j'avais témoigné à ma femme mon mécontentement au sujet des fréquentes visites qu'elle recevait de M. de T

Mes remontrances ne produisirent aucun effet. Je voulus alors, usant de mon autorité, la contraindre à congédier poliment M. de T ..; mais elle m'objecta qu'un congé notifié sans motif apparent, pourrait offenser M. de T... et serait pour elle une injure aux yeux de toute sa maison. J'obtins cependant que, sans rompre ostensiblement des relations dont je ne prévoyais que trop les fatales conséquen-

ces, elle éviterait soigneusement de se rencontrer avec M. de T... Je crus cette assurance suffisante. Cependant les visites de M. de T.. . se renouvelèrent comme par le passé. Jugeant bien, d'après les signes nombreux d'intelligence que j'avais surpris, que la liaison dont je me plaignais avait pris un caractère de gravité qu'il n'était plus temps d'arrêter, je ne m'attachais plus dès lors qu'à acquérir une certitude fondée de l'inconduite de ma femme. Cette certitude ne se fit pas attendre bien longtemps. Un jour, comme je revenais de mes occupations plus tôt qu'à l'ordinaire, je fus arrêté en entrant chez moi par mon domestique, qui me dit que sa maîtresse était occupée, et qu'elle avait formellement interdit qu'on la dérangeât. Un secret pressentiment m'avertit de mon malheur. Je feignis de me rendre aux vœux de madame G..., et je dis à mon domestique que j'étais obligé de sortir.

Je revins quelques instants après, accompagné du portier de la maison et du sieur Gessé, coiffeur. Cette fois, malgré les observations de la domestique, je me rendis dans ma chambre à coucher; puis, muni d'un pistolet, je me dirigeai vers l'appartement de madame G... La porte était close intérieurement. Je sommai ma femme d'ouvrir; mais elle me crie qu'étant souffrante, elle ne pouvait me recevoir. Je me ressouvins dans ce moment que la porte du cabinet qui conduisait de la chambre de ma femme au salon pouvait n'être pas fermée, et je courus vers le cabinet : la porte n'était pas fermée. Je m'introduis dans l'appartement. Un demi-jour régnait dans la pièce. Je ne vis d'abord que M. de T..., debout au milieu de la chambre, dans un complet déshabillé. Sa contenance était assurée. Je marchai vers lui ; mais il m'arrêta en me présentant un pistolet : « Si vous dites un mot, me dit-il, si vous faites un pas, vous êtes mort!... » Je fus interdit, je l'avoue, par le ton ferme et résolu dont ces paroles furent prononcées. Je lui demandai où était madame G..., il me tît signe de la main qu'elle était derrière le rideau de la fenêtre et je courus vers cet endroit. M. T.. . se retira. Une scène violente s'engagea entre madame G... et moi. J'étais furieux. Elles'élança à mes genoux et ne dut qu'à ses instantes supplications et à la promesse formelle d'abandonner sur-le-champ ma maison, d'échapper à ma juste colère.

Touchard , portier, et Gessé, dont l'assistance avait été requise par M. G..., déposent qu'ils ont vuM.deT... sortisses habits sous son bras, de l'appartement de M. G... Ils n'ont point vu d'armes dans ses mains, mais seulement une pantoufle de femme.

M. le Président. T..., qu'avez-vous fait de l'arme dont vous aviez menacé M. G... ?

M. de T... Je n'avais pas d'armes... ce que M. G... avait pris pour un pistolet n'était qu'une pantoufle que dans son trouble il aura prise sans doute pour une arme.

M. G... rappelé, persiste à soutenir qu'il a vu un pistolet dans les mains de M. de T... Les témoins, de leur côté , affirment de nouveau qu'ils n'ont remarqué qu'une pantoufle.

La parole est ensuite donnée aux défenseurs du prévenu. 11 était difficile de lutter contre les témoignages fournis par M. de T... Aussi le tribunal, sur les conclusions de M. l'avocat du roi', con-

damne-t-il les prévenus chacun à un emprisonnement d'un an.

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