UN GARÇON-MODELE
Bichon est un garçon de petite taille, les yeux ronds et pleins de feu, d'une figure peu agréable, mais rachetant ses imperfections physiques, au dire de son avocat, par les plus rares qualités du cœur. Quoique la plainte dont il est l'objet semble démentir l'apologie du prévenu, nous ne dirons rien ici qui puisse contredire la bonne opinion que son défenseur a conçue de lui : nous nous contenterons de dire à l'avocat à peu près comme Odry dans les Saltimbanques : «Votre client a des qualités, mais c'est un polisson ! »
Bichon, en effet, malgré l'excellence deson cœur, est un drôle tout pétri de noirceur. Un doux et tendre penchant l'attirait vers mademoiselle Rosalie, la fk-ur des danseuses du Salon de Mars. Mais , soit qu'elle jugeât de Bichon par son enveloppe, soit aussi qu'elle n'eût pas le cœur libre en ce moment, mademoiselle Rosalie se montra rétive aux avances galantes du damoiseau. Bichon ne se tint pas pour battu et renouvela, mais sans succès, ses tentatives auprès de la cruelle. Déçu dans ses espérances, Bichon résolut de se venger sourdedement des dédains qu'il avait essuyés. Il se rend donc, un jour, muni d'une fiole contenant de l'acide sulfurique, au bal du .Salon de Mars, et profitaut de la cohue, répand, sans remords, la liqueur traîtresse sur la belle robe de florence dont la jolie danseuse s'était à dessein parée en cette occasion.
Il advint, par madame Fortune, qu'une amie de la victime aperçut l'action de Bichon et en avertit Rosalie. Bichon fut mis immédiatement en état d'arrestation.
Il comparaît devant le tribunal de police correctionnelle pour rendre compte de son étrange façon d'agir.
Mademoiselle Rosalie vient faire connaître les motifs présumés de la conduite du prévenu, et ne manque pas de faire sonner bien haut l'honorable résistance qu'elle a opposée aux poursuites multipliées de Bichon. Quant à sa robe, elle n'est nullement d'avis de perdre une parure qui lui a si souvent valu les hommages enivrants des habitués du Salon de Mars; elle réclame, pour le dommage, la modique somme de 100 francs.
Victoire Baillet succède à la plaignante. Elle expose le fait dont elle a été témoin. C'est à elle que Rosalie est redevable d'avoir découvert l'auteur du coupable attentat dont elle a été victime.
Au reste, Bichon, trouvé encore nanti, lors de son arrestation, de la bouteille qui contenait l'acide sulfureux, Bichon ne songe pas à opposer la plus petite dénégation.
Bichon. Dame ! fallait pas qu'elle fasse sa renchérie z'avec moi... Elle avait dédaigné de correspondre z'à la réciproque de mon sentiment ; c'était z'un soufflet qu'elle me donnait... Je me suis dit z'alors : « Tu ne porteras pas ton péché z'en terre ! » Je n'aime pas les chipies ! à bas les chipies !
Rosalie , timidement. Une femme serait bien à plaindre s'il fallait qu'elle écoutât les cajoleries de tous ces messieurs... Il y en a de si laids !
Bichon, avec onction. Une femme honnête doit mépriser la beauté... Un bon cœur doit toujours passer z'avant un nez bien fait... Voilà ma manière de voir.
Le défenseur de Bichon, développant les idées de son client, s'attache à démontrer que le prévenu méritait de la part de Rosalie un accueil plus favorable, parce que ses intentions étaient pures.
Malgré le brillant éloge qu'il fait de Bichon, celui-ci est condamné à trois mois d'emprisonnement et 50 francs de dommages-intérêts.
PARDON GÉNÉBEUX.
M. le Président. Aulard, quel est votre état?
Aulard, légèrement en pointe de vin. Mon état ? Pochard!. . .toujours pochard! ... Le liquide est mon élément comme la rivière est celle du poisson... Mais dépêchons-nous, s'il vous plaît, car je suis comme une carpe dans un traversin.
M. le Président. Je vous demande quelle est votre profession.
Aulard. C'est bien différent, ça... Je vais chercher des cabriolets, voilà ma profession !
M. le Président. C'est une singulière industrie.
Aulard. C'est vrai que ça ne vaut pas une boutique d'argent de change.
M. le Président. Expliquez-nous au moins en quoi elle consiste.
Aulard. Je me rends partout où il y a des jobards : au Champ-de-Mars, quand on lance des ballons, aux expectaques, aux bals ; je vais aux soirées, je vais aux concerts ; |je suis de toutes les
fêtes, quoi!... puis, quand le tremblement est fini, je n'ai que ça à dire : « Voilà, voilà, not' bourgeois!... » Je propose une Zéphirine à un goutteux qui ne peut plus marcher; une Citadine en tête-à-tête à deux amoureux qui sont pressés d'arriver ; unfiacreà une famille nombreuse..., car j'ai des voitures pour tout le monde... Pendant que je fais rouler les pratiques, je reste modestement à pied... Mais comme il ne faut pas que les uns aient tous les bonheurs, les autres rien... pour me dédommager je hausse le coude le plus que je peux.
M. le Président. Vous êtes prévenu d'offense envers un agent de l'autorité.
Aulard.Ne parlons plus de ça... je lui pardonne, au sergent de l'autorité.
M. le Président. Vous l'avez injurié.
Aulard. Qu'il n'en soit plus question... j'oublie tout.
M. le Président. Vous vous êtes rendu coupable de menaces.
Aulard. N'en parlons plus.
M. le Président. Il est au contraire bon d'en parler. Pourquoi menaciez-vous l'agent de police ?
Aulard- Je ne m'en souviens plus... Causons d'autre chose.
M. le Président fait appeler le témoin Souplet, sergent de ville. Celui-ci rapporte qu'un soir, à la porte des Variétés , ayant invité Aulard à se retirer, parce qu'il gênait les personnes qui sortaient du théâtre, Aulard s'emporta en injures et en menaces. « Il est vrai , ajoute le témoin, qu'il était dans un état dégoûtant-
Aulard. Vous faites bien le dégoûté, sergent. Je sais pourtant que vous ne laissez pas tomber le vin sur vos bas!...
Souplet, gravement. Je bois à ma soif, ni plus , ni moins.
M. le Président. Vous voyez, Aulard, que vous avez menacé le témoin; c'est un fait très grave.
Aulard. Je ne suis pas rancuneux, moi... Sergent, voudreriez-vous bien accepter un petit verre de casse-poitrine?
Souplet. Je ne bois pas avec vos pareils.
Aulard. Je ne suis pas si fier, moi : je bois avec tout le monde... C'est égal, je ne vous en veux pas.
Le tribunal, appréciant peu tant de magnanimité, condamne Aulard à quinze jours de prison et 50 fr. d'amende.
Imprimerie cTamédéb Gràtiot et G», rue de la Monnaie, 11.