‹ La CorrectionnelleChapitre 188 sur 231 · L'ART DE VOLER · texte numérisé non relu

L'ART DE VOLER

Voler est pris ici dans son acception honnête, et exprime l'action de se mouvoir dans l'air au moyen de deux petites rames ou ailes. Depuis l'histoire de Dédale et d'Icare, de nombreuses tentatives de locomotion aérienne avaient été faites, mais sans résultats, à des époques diverses. 11 n'appartenait qu'à un siècle aussi éminemment progressif que le nôtre de réaliser une invention regardée comme chimérique jusqu'à nous. Grabelin est celui qui devait, le premier, ouvrir à l'homme des voies de communication directes avec les astres, en l'appelant à voguer dans les champs de l'air comme l'hirondelle, comme le passereau, comme le hanneton... Sublime Grabelia, immortel Grabelin! ton nom eût été mieux placé dans les fastes de la soie.ice que sur le rôle d'audience de la police correctionnelle!... Mais il est écrit qu'on ne sera l'apôtre du progrès qu'à la condition d'être

martyr. C'est ainsi que Galilée expia dans les prisons de l'Inquisition ce rare savoir qui lui avait montré prématurément le mouvement de la terre!

Non moins illustre, nom moins malheureux, Grabelin va payer d'un an d'emprisonnement, la belle découverte du vol artificiel ! Mais, derrière les barreaux de sa prison, il pourra dire avec les mêmes regrets que Galilée : « Et cependant je sens bien que je puis voler ! »

Nous allons entendre le sieur Baliveau, sur la plainte duquel Grabelin est cité devant la justice. Le sieur Baliveau est un sexagénaire crédule et de bonne volonté : sa figure porte l'empreinte d'un long étonnement. Il s'exprime ainsi :

« Je ne connaissais nullement Grabelin. Mes relations d'affaires avec monsieur Gimelle me fournirent l'occasion de voir quelquefois Grabelin avec ce dernier. C'est dans une de ces entrevues qu'il

me développa son système de vol artiOciel, pour lequel il se proposait, disait-il, de prendre un brevet d'invention, et qui devait, m'assurait-il, remplacer avant peu tous les moyens de locomotion connus. « Grâce à ma découverte, ajouta Grabelin, les pigeons voyageurs seront remplacés par des courriers ailés. — Hé! hé! lui répondis-je, vous allez joliment enfoncer les ailes de pigeons/... Il m'engagea à aller voir chez lui un appareil qu'il devait faire fonctionner le lendemain. J'étais curieux d'assister à une expérience d'un aussi haut intérêt : je me rendis au domicile de Grabelin. Il m'annonça alors que plusieurs savants, sur la présence desquels il avait compté pour son expérience, ne pouvaient assister à l'essai qui allait être fait, mais que néanmoins l'expérience n'en aurait pas moins lieu. Il me montra d'abord son appareil, qui consistait en une boite métallique renfermant un mécanisme que je ne saurais décrire, et qu'il me dit être mû par la vapeur. Ce mécanisme mettait en mouvement deux ailes de grande dimension qui étaient attachées latéralement à la boîte. Grabelin m'expliqua fort longuement sa machine, qui devait être fixée par des courroies sur l'estomac du voyageur. Je lui fis à ce sujet plusieurs objections qui furent résolues par lui avec une rare présence d'esprit. Je ne doutais pas le moins du monde de la bonté de sa découverte. Grabelin me témoigna tous ses regrets de ne pouvoir, à cause du secret qu'exigeait la prudence, rendre, par une expérience en grand, mes convictions plus positives. Je déclarai être parfaitement édifié sur le mérite de sa découverte et le félicitai de ses heureux résultats, en lui promettant une réussite certaine. Grabelin me manifesta quelques embarras; sa gène, me dit-il, l'empêchait d'exécuter son plan sur une plus grande échelle, et à ce sujet, il me proposa de m'associer avec lui. Je demandai à réfléchir. De ce moment Grabelin ne me laissa plus respirer. Il était chaque jour chez moi, me faisait sans cesse l'éloge de sa machine, me vantait ses avantages et les immenses bénéfices qu'on en devait retirer par l'exploitation. Je me laissai aller à ses séduisants calculs. Une association fut résolue; je compta; 4000 francs qui devaient servir à l'obtention du brevet et aux frais de construction d'un appareilmodèle. De ce moment je ne revis plus mon associé. Plusieurs fois je me rendis chez lui sans pouvoir parvenir à le joindre. Un jour pourtant ,

comme je le rencontrai rue des Trois-Bornes, j'eus avec lui une explication fort vive. Grabelin chercha à me calmer en me disant qu'il s'occupait d'améliorations indispensables et qu'aussitôt après l'affaire marcherait d'un bon pas. Un mois s'écoula. Je pris le parti d'écrire à mon associé, qui me répondit en m'exhortant à prendre patience, et en m'assurant de nouveau que, pour lui, il était plus certain que jamais du succès de sa machine et qu'il espérait pouvoir sous peu de jours soumettre sa découverte à l'examen des savants. Ces espérances étaient illusoires ; Grabelin garda le silence pendant près de deux mois, et j'appris enfin qu'il ne s'occupait plus depuis longtemps de sa machine à voler, mais seulement d'un procédé pour la direction des ballons. Eclairé, mais un peu tard, sur le fond des intentions de Grabelin, je lui écrivis pour lui demander la dissolution de notre société et la restitution de la somme par moi avancée. Je reçus, en réponse, une lettre remplie d'invectives, par laquelle Grabelin me déclarait qu'il avait renoncé à son premier projet; que, par le fait de cette renonciation, toute association était rompue, et que j'eusse à ne plus l'importuner de mes réclamations.

M. le Président. Sur quoi portait l'acte d'association ?

Le sieur Baliveau. Sur la découverte d'une machine propre à voler. (Rire dans l'auditoire.)

M. le Président. Quelles étaient les parts respectives des associés ?

Le sieur Baliveau. Grabelin , comme inventeur, s'était attribué six dixièmes dans l'opération; deux dixièmes m'avaient été abandonnés , et le surplus devait être aliéné moyennant espèces.

M. le Président. Lors de l'expérience que Grabelin vous avait annoncé devoir être faite en présence de quelques savants , et à laquelle ceuxci ne se trouvèrent pas , à quoi se réduisirent les essais qui furent faits devant vous, et quelles étaient les personnes qui assistèrent à ces essais ?

Le sieur Baliveau. Grabelin plaça dans le creux de son estomac une boîte, en la retenant par des courroies. Cette boîte avait à peu près la conformation d'un moulin à café ; sur l'un des côtés était fixée une manivelle que Grabelin mit en mouvement. Aussitôt son beau-frère tirant une corde qui passait dans une poulie, tandis que Grabelin était attaché à l'une des extrémités , celui-ci s'en-

leva à une hauteur de six pieds environ. {Rire dans l'auditoire.) Je fis remarquer à Grabelin que son ascension ne me paraissait nullement le résultat des forces de sa machine. Il me répondit que la machine étant trop petite il ne pouvait que faire le simulacre d'une ascension pour montrer le mécanisme des ailes. J'avoue que je fus très satisfait de l'expérience. Quant aux personnes qui se trouvaient là , je ne remarquai que le beaufrère de Grabelin , sa femme , son fils aîné et une quatrième personne que je ne connaissais point.

M. le Président. Vous êtes moins convaincu aujourd'hui de l'excellence de ce procédé ?

Le sieur Baliveau. Je suis convaincu que ce procédé n'était qu'un leurre , et voici sur quoi je me fonde. J'ai demandé instamment à Grabelin qu'il voulût bien soumettre sa machine à l'approbation de personnes compétentes, et il s'y est toujours refusé en prétextant que les savants étant tous fort envieux , on ne rendrait pas justice à sa découverte.

M. le Président. Grabelin ne vous a-t-il pas originairement présenté sa découverte comme ayant reçu d'avance tous les perfectionnements dont elle était susceptible?

Le sieur Baliveau. Oui, monsieur, et c'est tellement vrai qu'il devait prendre du même coup un brevet d'invention et de perfectionnement.

Grabelin. C'est l'usage ; mais cela n'indique nullement qu'une invention ait reçu son dernier développement ; c'est une manière de mettre son brevet à l'abri de brevets rivaux.

M. le Président. Grabelin , quels étaient les savants qui devaient honorer votre expérience de leur présence?

Grabelin, avec embarras... Mon ami M. Trubichon, professeur de calcul à Belleville... et bien d'autres encore.

M. le Président. Pourquoi cette expérience n'a-t-elle pas eu lieu dans la forme que vous aviez annoncée , et s'est-elle bornée à une ridicule parade ?

Grabelin. Ce n'était qu'une expérience préparatoire.

M. le Président. Quel emploi avez- vous fait des fonds que Baliveau vous avait remis pour acquitter les frais du brevet ?

Grabelin. Il est justifié de cet emploi dans les comptes sociaux.

L'avocat du sieur Baliveau. En effet, depuis la citation, Grabelin a fait remettre un compte minutieux à mon client pour établir l'emploi des 4,000 fr. Aux termes de ce compte, le sieur Baliveau serait redevable envers Grabelin, qui les aurait avancés, de 967 fr. 95 c. Bien n'est curieux d'ailleurs comme le détail de la comptabilité fournie. Ainsi nous voyons figurer au compte une somme de 2,500 francs pour achat de houille. On conviendra que la dépense est un peu forte pour fournir à la consommation d'une machine de l'importance d'un moulin à café !

Grabelin II fallait fournir à la consommation des forges servant à la construction des appareils.

L'avocat. Nous devons quelques éclaircissements au tribunal à cet égard. Grabelin s'était engagé à monter un atelier de construction, et il n'a jamais existé d'atelier. Ses ustensiles consistaient en un fourneau économique , qui , malgré sa prétendue économie, a absorbé pour 2,500 fr. de combustible en moins de six semaines !

M. le Président. Grabelin, quels sont les motifs qui vous ont empêché de donner suite à votre association avec Baliveau ?

Grabelin. L'humeur tracassière et les avides prétentions de mon associé.

M. le Président. Ne serait-ce pas plutôt la crainte qu'il ne vint à s'apercevoir que votre découverte était mensongère?

Grabelin. A cet égard , je ne crains pas qu'on analyse mon invention.

M. le Président. Cependant le plan que vous aviez laissé entre les mains de Baliveau a été soumis à des experts qui ont déclaré que votre découverte était une absurde supercherie.

Grabelin. C'est l'envie qui a dicté ce témoignage. Je soutiens, moi, que mon invention est certaine... Si je voulais, je pourrais m'élever devant vous à une hauteur prodigieuse... Mais je ne le veux pas...

Le sieur Baliveau. Que ne vous éleviez-vous à quelques pieds lors de votre expérience?

La parole est donnée aux défenseurs.

Le tribunal, après en avoir délibéré, attendu que l'emploi de manœuvres frauduleuses employées par Grabelin pour persuader l'existence d'une fausse entreprise est constant , condamne le prévenu à un an d'emprisonnement, 5,000 francs de dommages-intérêts, et 1,500 francs d'amende.

Imprimerie (I'Amédée Gratiot eto, rue de la Monnaie, i ■ .

M.4BTIK0S, RUE DU COQ-SAINT-OONORÉ, 4,

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