‹ La CorrectionnelleChapitre 189 sur 231 · UN VILAIN QUART D'HEURE · texte numérisé non relu

UN VILAIN QUART D'HEURE

Bouvret, garçon tailleur, est un Don Juan au petit pied. Il compte ses jours par le nombre des cœurs qu'il a conquis. Mais aussi, quelle grâce persuasive possède Bouvret!... Imaginez-vous un jeune gars , fluet comme une hallebarde, le nez en éteignoir, les yeux arrondis en noisettes, une bouche immense contournée de telle façon que Bouvret a l'air de se parler à l'oreille; enlaidissez le tout et vous Rapprocherez jamais de la laideur, hors de vraisemblance, de notre Joconde. Bouvret est la preuve la plus éloquente que ce qu'on appelle le charme des yeux n'existe vraiment pas en amour, et que la séduction réside bien plutôt dans les secrètes et mystérieuses attractions du cœur.

La laideur naturelle de Bouvret s'est encore accrue d'une difformité accidentelle. A l'heure qu'il est l'infortuné Lovelace a la figure couverte

de contusions et de meurtrissures , lesquelles proviennent du fait du sieur Joyeux, père rigide et peu tendre , qui n'a pu voir de sang-froid les assiduités de Bouvret auprès de sa fille Fœdora. En conséquence de cette brutale rigidité, Bouvret s'est cru autorisé à actionner le sieur Joyeux devant le tribunal de police correctionnelle.

M. le Président- Bouvret , n'entreteniez-vous pas une correspondance active avec mademoiselle Joyeux ?

Bouvret. J'avais écrit plusieurs fois à mademoiselle Fœdora ; mais je dois avouer qu'elle n'avait jamais répondu à mes lettres.

Le sieur Joyeux. Il y avait une excellente raison à cela ; c'est que toutes les lettres que vous adressiez à ma fille m'étaient remises.

Bouvret, étonné. Ha !... c'est fort mal , cela !

M. le Président. C'était au contraire fort bien

fait. Dans quel dessein vous étiez-vous introduit dans la maison du sieur Joyeux , le jour où vous avez reçu le traitement dont vous vous plaignez ?

Bouvret. Je n'avais aucun dessein.

Le sieur Joyeux. Ma domestique vint me prévenir qu'un jeune homme était sur le carré, assis sur l'escalier. Une lettre de Bouvret, que j'avais interceptée, m'annonçait celte visite. Ne doutant pas que le jeune homme qui m'était signalé ne fut l'incommode soupirant dont la correspondance m'était remise, je sortis sur le carré. Je vis, en effet, Bouvret, non pas assis, mais appuyé sur la rampe de l'escalier, regardant à l'étage inférieur, et dans l'attitude d'un homme qui attend. J'avoue que je ne fus pas maître d'un premier mouvement d'indignation, et que, dans ma juste fureur, profitant de la position de Bouvret, je lui appliquai , un peu plus bas que le dos , un coup de pied. Bouvret voulut se récrier, je le pris à part et lui fis des reproches sur sa conduite.

Bouvret. Vous appelez cela des reproches?... Il m'a assassiné, et l'on peut voir encore les traces de ses violences sur mon visage.

M. le Président. Que vous a dit Joyeux en venant à vous?

Bouvret. 11 me prit par le collet, et me lança contre la muraille, où je demeurai aplati... Puis, me serrant de fort près, il me dit en me menaçant et avec des yeux courroucés: C'est donc vous, jeune homme, qui écrivez des fadeurs à ma petite Fœdora, et qui prétendez la conduire par un chemin semé de fleurs! ■■. Savez-vous bien ce qui vous pend au nez, monsieur le langoureux ?. .. — Mais, répliquai-je... Aussitôt monsieur Joyeux me coupa la réplique et fit pleuvoir sur moi une pluie de coups de pied et de coups de poing... Je passai entre si s mains un vilaiu quart d'heure.

M. le Président. Sans doute la leçon était sévère-, mais cette sévérité n'était-elle pas justifiée par la hardiesse de vos tentatives ?

Bouvret. Mes vœux n'avaient rien que d'honorable.

Le sieur Joyeux. Oui, il proposait à ma fille de l'enlever, et (l'aller l'éfiouser en Angleterre; c'est absolument comme s'il l'eût épousée derrière l'église... d'ailleurs, les renseignements que j'avais pris sur Bouvret étaient bien loin de lui être favorables ; c'est, à ce qu'il parait, un séducteur de profession.

Bouvret. Oh!... je n'ai jamais abusé de mes avantages, comme vous voulez bien dire.

Modérant la peine, en raison des circonstances, le tribunal condamne le sieur Joyeux à 25 francs de dommages-intérêts et 15 francs d'amende.

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