‹ La CorrectionnelleChapitre 190 sur 231 · GREDIN D'AMOUR · texte numérisé non relu

GREDIN D'AMOUR

Barroquet est un amoureux tout plein d'une candeur vraiment pastorale et qui rappelle les bergères ingénues de M. de Floriân. Au lieu du bourgeron, mettez-lui la veste et la culotte de satin bleu, chargez ses épaules d'une panetière, et vous aurez un berger arcadien, sentimental, langoureux, honnête; un pâtre enfin tel qu'il n'en exista jamais que sous la plume du chantre d' 'Estelle et Némorin, ou dans les ballets couleur de rose de l'Opéra. Barroquet est un vrai Tyrcis, à la houlette près. Or, notre Tyrcis est traduit devant le tribunal pour un tout petit délit qui se commet toujours impunément dans les idylles.

En un mot, Barroquet est prévenu d'avoir écorcé un superbe peuplier d'Italie, la propriété du sieur Baculard, lequel peuplier Barroquet avait transformé en journal, sur lequel il inscrivait par jour les sensations de son pauvre cœur...

Le sieur Baculard expose ainsi sa plainte.

« J'avais sur les confins de ma propriété, limitée sur la Seine par le chemin de halage, une petite plantation déjeunes peupliers d'Italie. Mon jardinier m'informa que l'un d'eux était en danger de périr par suite des nombreuses incisions qu'y avait pratiquées un sieur Barroquet, qui trouvait fort commode d'y écrire des devises amoureuses, des chiffres enlacés et mille balivernes semblables.

Barroquet, avec un profond soupir. Ah !!!

Le sieur Baculard. Ces inscriptions se multipliaient chaque jour. Je fis donc guetter mon amoureux, et il fut pris sur le fait. Je lui fis quelques remontrances et l'engageai à ne plus recommencer. Les jours suivants, Barroquet revint à la charge, et avec des circonstances qui démontrent combien c'était un parti pris chez lui.

Ainsi, l'arbre étant entièrement couv ert d'inscriptions jusqu'à une hauteur de six pieds environ, Barroquet montait dans les branches et continuait à enregistrer de la sorte ses sentiments... Je crois qu'il serait allé ainsi jusqu'au faîte de l'arbre , si je ne l'eusse fait arracher.

C'est doiu vous eune homme qui écrivez des fadeurs a ma peti Fœàora, el qui prétendez la conduire par ww ^.n\\\w ç>çxcv.ç. ^sAV,v\v-lï > avez -vous bien ce qui vous pend au ne? Mon.sinu In langoureux? .. Mais

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Barroquet, avec une expression de passion concentrée. Oh! oui., oui, oui.

M. le Président. Quel si grand besoin vous poussait à écorcer cet arbre ?

Barroquet. C'est au pied de cet arbre auguste que j'avais reçu les premiers serments d'amour de Fifine.

M. le Présidents des souvenirs aussi chers pour vous s'attachaient à cet arbre, ne pouviez-vous pas vous contenter d'entretenir ces souvenirs , sans qu'il fût besoin de faire des entailles à l'arbre?

Barroquet , la main sur le cœur. Oh ! non , non ! Il fallait que j'épanchasse mon cœur.

M. le Président. Vous êtes la cause que l'arbre a péri

Barroquet, avec un profond désespoir. Il est bien heureux, lui !.... J'aurais voulu, moi, ne pas survivre à l'infidélité de Fifine !...

M. le Président avec compassion. Si vous essayiez de travailler cela vous distrairait peutêtre d'une passion qui parait vous rendre fort malheureux.

Barroquet. On ne travaille que pour satisfaire aux nécessités de la vie... Moi, je n'ai ni faim , ni soif... 0 Fifine !... ô Fifine !...

M. le Président. Le tribunal espère que ceci vous servira de leçon et que vous ne serez pas tenté de recommencer.

Le sieur Baculard. L'arbre a été arraché.

Barroquet, d'une voix élégiaque. Arraché!... Barbare , vous avez fait arracher cet arbre vénérable, témoin de ma tendresse... Lui seul avait le secret de toute la faiblesse de mon cœur... Homme cruel ! vous avez fait arracher cet arbre qui me rappelait l'amour sitôt enfui de ma Fifine !...

Le tribunal condamne Barroquet à 6 jours d'emprisonnement et 1 b francs de dommages-intérêts.

Barroquet. 0 Fifine!... ô Fifine!...

MAIS' absalon.

On appelle l'affaire de la femme Juteau contre Adèl Pelaisir.

Une femme vive, alerte, se lève aussitôt, et, promenant ses regards sur la foule , s'écrie à plusieurs reprises: « Mam' Absalon!...» Personne ne répondant à cet appel, la petite femme se dirige vers le banc des prévenus d'un air visiblement contrarié. Au même instant, une vieille femme

suante , essoufflée , entre , fend la presse et arrive jusqu'au milieu de l'enceinte réservée.

La prévenue. D'où que vous devenez donc , sempiternelle? Voilà une heure que vous nous faites faire de la potasse (que vous nous faites attendre)... Ces messieurs se mangent les poings d'impatience.

La survenante. Fallait prier ces messieurs de lire le Moniteur... Qué qu'tu m' veux à c'tte heure ?

M. le Président. Vous avez été témoin des coups portés par la fille Plaisir à la femme Juteau?

Le témoin. Des coups ?... Un chien n'en voudrait pas... et la Juteau n'est pas si chienne que de se laisser mordre l'oreille.

M. le Président. Cependant la femme Juteau le plaint d'avoir été battue.

Le témoin. C'est une chicoteuse, quoi!...

M. le Président. N'y a-t-il pas eu une altercation entre elle et la fille Plaisir ?

Le témoin- Ça n'est pas une raison pour qu'il y ait eu des atouts... Adèle est une bonne fille, tandis que la Juteau est aigre comme du vin à deux sous.

La femme Juteau. Allez, ne vous gênez pas, mam' Absalon !...

M. le Président. Femme Juteau, n'avez-vous pas d'autre témoin ?

La femme Juteau. Mam' Absalon , dites au moins à ces messieurs ce que vous avez vu.

Le témoin. Oui, voyez voir s'il pleut , chère amie... Plus souvent que j'irai dire ce qui n'est pas.

La femme Juteau. Mais vous savez bien qu'Adèle m'a déchiré mon bonnet et m'a balafrée à coups de poing...

Le témoin- Je ne sais rien.

La femme Juteau. Qu'elle m'a trépigné le ventre...

Le témoin. Connais pas...

La femme Juteau, avec fureur. Mam' Absalon, vous êtes un faux témoin !

Madame Absalon se dispose à la riposte, lorsque M. le président lui coupe la parole en demandant à Adèle Plaisir ce qu'elle a à répondre.

Adèle Plaisir. Fi! donc, des coups... Ça n'est pas mon genre. La Juteau est toujours à tarauder son monde ; ça ne me convient guère, mais il n'y a eu que des mots...

Le tribunal , attendu qu'il n'est pas justifié des faits de la plainte, met les parties hors de procès.

Imprimerie (I'amf.dée Ghatiot et O. rue de la Monnaie, u.

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