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UN PETIT MÉNAGE BIEN GENTIL

Mademoiselle Zélie Broquet, plus connue sous le nom un peu équivoque de madame Auguste, vient articuler contre M. Auguste J..., jeune élève de Cujas et de Barthole, une plainte pour coups et blessures ayant occasionné une maladie de moins de vingt jours. Les motifs de la plainte contrastent étrangement avec l'apparente impassibilité du prévenu, qui semble doué d'un grand flegme.

Mademoiselle Zélie. Nous habitions, mon mari et moi...

M. le Président. Votre plainte ne fait nullement mention que vous soyez mariée.

Mademoiselle Zélie. Il est vrai... et cependant je l'étais de fait et de consentement à M. Auguste ; si vrai , que dans le quartier et parmi toutes nos connaissances, on ne m'appelait que du nom de mon époux. Ah! c'était un petit ménage bien gentil que le nôtre!... Je puis dire que le

bonheurde M. Auguste faisait envie à plus d'un... Mais les mauvais conseils gâtent tout. Auguste se dérangea de ses habitudes et se dégoûta bientôt de son bonheur. De ce moment il allait passer ses soirées au Divan , ne rentrait plus que fort tard , et laissait sa petite femme manquer de tout...

M. le Président. Passez tous ces détails.

Mademoiselle Zélie. Ils sont bien tristes, je le sais; je vous les épargnerai... Ah! ce n'est pas ainsi qu'il aurait dû se comporter avec une femme qui lui était toute dévouée, qui jamais, il peut le dire, ne laissa un trou à ses chaussettes, et le soignait comme un petit chérubin...

M. le Président. Venez au fait , je vous prie.

Mademoiselle Zélie. On n'aime pas qu'un homme s'émancipe; aussi je ne cessais de répéter à Auguste de fuir les mauvaises sociétés, de ne plus jouer au billard, de quitter la pipe, et qu'un

SI

jeune homme rangé ne devait vivre que pour sa petite femme... Mais tout ça c'était prêcher dans les airs, comme on dit. — Quand je vis que la douceur ne produisait rien, et qu'Auguste abusait de ma bonté, je me fâchai.

M. le Président. Et il se fâcha à son tour.

Mademoiselle Zélie. Mieux que ça, il m'accabla de coups et me jeta à la porte, comme la première venue.. .11 n'a pas voulu me recevoir depuis... moi, sa Lili.

M. Auguste. Chère amie, depuis deux ans vous ne cessiez de m'obséder de vos remontrances, de vos violences. Le jour même où se passait la scène dont vous parlez, après avoir poussé à bout ma patience par vos doléances habituelles, ne vous ètes-vous pas précipitée sur moi comme une louve?

Mademoiselle Zélie. J'en avais le droit, puisque vous étiez à moi !

M. Auguste. C'est une grave erreur qu'il était temps de faire cesser.

M. le Président. Encore une fois, toutes ces réflexions sont étrangères aux débats. J'engage de nouveau la plaignante à se renfermer dans les faits du procès.

Mademoiselle Zélie. Si vous l'aviez vu avec son air, M. Tranquille, pendant que je lui faisais de la morale...

M. Auguste. Vous faisiez mine de vouloir m'avaler.

Mademoiselle Zélie. Il me disait d'un air patelin et en se moquant : Calme-toi, Nini ! la modération est, comme la décence, le plus bel ornement de la femme... tu perds toutes les grâces de ton sexe!... Et puis il ricanait pour me vexer... moi, je n'aime pas qu'on me vexe...

M. Auguste. Vous étiez insupportable avec vos éternelles jérémiades !

Mademoiselle Zélie, avec véhémence et dans le plus grand désordre. Il m'a assassiné... c'est un monstre! Il m'a donné de grands coups de pieds... Voilà le certificat du médecin... C'est un scélérat!.. 32 francs de visites... ah! le brigand!... sans compter l'apothicaire... Sa pauvre Lili, qui était si bonne pour lui... Je demande sa tête!... donnezmoi sa tête... que je lui arrache les yeux !...

Plusieurs témoins, tout en déposant sur les voies de fait, établissent une provocation et une

agression préalables de la part de la prétendue madame Auguste.

En conséquence, le tribunal renvoie les parties dos à dos, dépens compensés.

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