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DIOGÈNE II

On amèoe au banc des prévenus un homme lout rabougri, singulièrement difforme et vêtu d'une façon fort décousue. Il est porteur d'une culotte de soie noire, d'un habit noir usé jusqu'à la corde, et d'un gilet rouge orné de tresses jaunes, lequel gilet le prévenu tient de la munificence d'un exhussard de la garde impériale. Cette espèce de Quasimodo déclare se nommer Goroswistcheff, dit Loupin.

M. le Président. Est-ce que vous n'êtes pas Français?

Loupin. Je suis né à Wilna d'une mère russe et, à ce qu'on croit, d'un hussard de la garde. Toujours est-il que de son vivant Loupin, c'est le nom du hussard, m'aima comme son fils, et que, tant qu'il vécut, je ne manquai jamais de rien. II m'a comblé de ses vieilles culottes, de ses vieux chapeaux et de ses vieilles bottes... Voilà encore un

gilet qui lui a appartenu... c'est tout ce qui m'est resté de ce vertueux père !

M. le Président. Savez-vous ce qu'est devenue votre mère?

Loupin. En revenant de Moscou, mon père me trouva assez grand et assez fort pour le suivre... Il pria ma vertueuse mère de me confier à ses soins et lui promit de faire mon bonheur. Ma mère, qui m'idolâtrait, y consentit sans difficulté. Loupin m'emmena en France à la suite du 3e hussards. Il mourut quelques années après son retour. Depuis 1814, je suis resté seul au monde... (Elevant la main verslecjcl.) Il est doux pour moi de penser que ma mère est là-haut à côté de mon père Loupin !...

M. le Président. Vous êtes prévenu du délit de vagabondage.

Loupin. Vous voulez dire que je suis accusé de

n'être pas riche... La richesse!... je la méprise. J'aime mieux ma pauvreté... Je dîne moins bien, mais je n'en suis pas moins heureux!

M. le Président. Vous êtes traduit devant la justice non parce que vous n'êtes pas riche , mais parce que vous n'aviez ni domicile, ni profession , ni moyens d'existence au moment où vous avez été arrêté.

Loupin. C'est une erreur, j'avais un domicile... Mon état est de chercher des objets perdus... Mes moyens d'existence... tant qu'on n'est pas mort on vit, et quand on vit on existe; car que serait la vie sans l'existence?

M. le Président. Vous avez été arrêté par une ronde de nuit près du port au vin ; vous étiez couché dans une futaille défoncée... Ce n'est pas là un domicile.

Loupin. C'est mon hôtel, à moi... Depuis deux ans je n'ai pas d'autre demeure. Quand vient le soir et que je suis bien fatigué de la journée , je rentre dans ma maison sans le moindre regret du jour qui s'en va, sans crainte pour le jour qui va venir... Je vis comme je peux, ce qui ne m'empêche pas de vivre comme je dois... Je regarde les hommes en pitié... Ce sont tous des méchants... Excepté un... un seul, qui m'a payé, il y a dix ans, le seul verre de vin que j'aie bu de ma vie... Homme généreux!... Depuis ce temps, je le cherche partout , et je ne puis le trouver.

M. le Président. Est-ce que vous n'avez jamais exercé une profession quelconque ?

Loupin. Jamais.

M. le Président. Alors vous demandiez l'aumône?

Loupin, avec dignité. Jamais. J'ai le cœur plus haut que la bourse.

M. le Président. Mais enfin par quelle voie subvenez-vous à vos besoins ?

Loupin. Je vous l'ai dit. Je cherche ce que les autres perdent... Par malheur, comme on ne perd guère, je ne ramasse pas gros...

M. le Président- Ce n'est pas là une industrie que l'on puisse avouer ; car tout ce qui se perd a un maître...

Loupin, avec vivacité. Je parle des choses que personne ne réclamerait, comme un mouchoir, une pièce de dix sous... Une fois j'avais trouvé un portefeuille garni de billets de banque... je l'ai rendu; c'est tout simple : il était plus nécessaire à

celui qui l'avait perdu qu'à moi... J'aurais préféré trouver le mortel généreux que je cherche depuis si longtemps!... J'ai bien peur de mourir sans avoir bu un second verre de vin, si le ciel ne me fait pas retrouver un jour cet homme estimable ! (Rire dans l'auditoire.)

Loupin est condamné à un mois d'emprisonnement.

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