DE PARIS A ROUEN
Les habitués des audiences de la police correctionnelle peuvent connaître seuls toute l'étendue des affections qu'une vieille femme peut nourrir pour un chien ou pour un chat. Les procès dans lesquels vient figurer quelqu'un de ces animaux domestiques sont tellement fréquents, qu'aujourd'hui ces sortes de procès ont perdu beaucoup de leur piquant. Voici néanmoins une cause qui nous a paru mériter d'être rendue célèbre.
La dame Riboulou habite avec son chat une petite maison à Sablonville. En raison de son attachement exclusif et sans bornes pour son Rominagrobis bien-aimé , la dame Riboulou est devenue la fable du voisinage ; il n'y a pas un voisin dont la malveillance n'ait été vingt fois excitée par le pauvre animal. Met-il le nez à la porte ? zeste ! c'est une pierre qui vient lui choir entre les deux yeux. S'égare-t-il imprudemment la nuit jusque dans quelque maison voisine, Be-Belle, c'est le nom du chat en question , revient au logis chargé de horions et tirant péniblement la patte. Cette animadversion générale frappe au cœur la bonne madame Riboulou, qui, prenant fait et cause pour Be-Relle, a déclaré la guerre à tout le voisinage. Mais le parti des voisins est gros , et la dame Riboulou , seule avec Be-Belle, devait enfin succomber devant le nombre et la force. Une noire et traîtreuse machination est venue trancher les jours du quadrupède proscrit.
Un jour du mois dernier, vers six heures du soir, le sieur Hannon, l'un des plus implacables ennemis de Be-Belle, aperçut l'animal qui, la patte sur l'oreille, goûtait dans une quiétude profonde un doux et bienfaisant sommeil. Hannon s'approche discrètement du dormeur, fait patte de velours, le flatte de la main, le caresse d'une voix mignarde, et Be-Belle, séduite par cette feinte douceur, tend le dos et fait la mignonne. Hannon prend l'animal dans ses bras et l'emporte. Non loin de là était Fortier, autre ennemi de Be-Belle, et qui attendait
Mm-linon n« rin Cotq S! Honore N°4
sa victime avec cet atroce sang-froid du bourreau qui attend son patient. Aussitôt pris, aussitôt pendu ! Be Bebelle n'était pas plus tôt au pouvoir de Fortier, que celui-ci lui passa au cou un nœud coulant, et la traîna jusque sur la chaussée de l'avenue, malgré ses miaulements et ses grimaces. La diligence de Rouen passait en ce moment. Fortier saute sur le derrière de la voiture, et tandis que Be-Belle suit en rechignant, il attache solidement à Penrayure de la voiture la corde qui retenait l'animal prisonnier; puis, ayant fini, il descend et souhaite un bon voyage au pauvre voyageur.
L'infortunée madame Biboulou , attirée par les premiers cris de la victime, se hâte d'accourir. Il était trop tard. Appeler, courir après la diligence n'était pas possible ; la dame Riboulou eut la douleur de voir l'objet de ses affections entraîné, comme un autre Hippolyte, par des coursiers fougueux. Mais s'il lui fut impossible de ressaisir Be- Belle, elle a été assez heureuse pour attraper du moins le coupable Fortier ; et c'est toujours une douce consolation pour elle. Il n'est pas douteux que Be-Belle n'ait trouvé le trépas dans sa marche forcée ; la dame Riboulou ne pouvait donc mieux faire , pour apaiser les mânes plaintifs de la pauvre bête, que d'appeler sur la tète de son meurtrier une grande, une éclatante réparation.
C'est sur la plainte de la désolée madame Riboulou que Fortier et Hannon comparaissent devant le tribunal. Le délit est constant et appuyé de plusieurs témoignages. En conséquence, les deux complices sont condamnés chacun à six jours d'emprisonnement et 25 fr. dé dommages-intérêts.