LES CARTES ONT TOUJOURS RAISON
— Au nom du Dieu vivant et fort, Agar vous salue Telle est l'introduction d'une circulaire que la dame Pitou, cabaliste fameuse de la rue Bertin-Poirée, fait distribuer publiquement pour annoncer aux personnes désireuses de connaître le passé, le présent et l'avenir, que ladite dame Pitou s'occupe avec un rare bonheur, depuis plus de trente ans, decartonomancie, chiromancie, nécromancie et autres branches de la cabale... qui concernent son état. Or, de tout temps, le Grand Elhêlia a été dévotement consulté par les amoureux. C'est dans ce livre mystérieux et sublime, aussi bien que dans les combinaisons du grand et du petit Tarot, qu'ils ont toujours trouvé la clef de leurs craintes et de leurs espérances. — Adèle Poirier, jeune et jolie couturière, avait conçu quelques soupçons sur la fidélité d'un galant damoiseau qui lui tenait fortement au cœur Les pronostics de la dame Pitou, loin de dissiper les graves appréhensions de la sentimentale couturière, n'avaient fait que les accroître. Adèle rendit plusieurs visites à la dame Pitou ; mais chaque fois la cartonomancienne se renfermait dans le domaine des conjectures, si bien que la tendre Adèle, après les doctes consultations de la devineresse, en savait toujours un peu moins qu'auparavant. Et cependant Adèle voulait connaître à tout prix les secrètes inclinations de son Sargines. On évoqua les grands moyens ; on arrêta qu'on aurait recours à une conjuration solennelle de toutes les puissances invisibles ; assurément le cas en valait bien la peine. Fatale curiosité*! Tous les esprits du grand et du petit Ether consultés, Adèle recueillit de la bouche de la prophétesse les paroles suivantes, que nous reproduisons dans leur forme sacramentelle : « Petite, votre volage s'est pris pour une femme blonde, tirant sur le brun, et à laquelle il a juré constance et fidélité. Il vous arrivera de la peine et du chagrin, rapport à une lettre venue de loin qui vous annoncera un changement dont auquel votre volage ne sera pas étranger. Défiezvous, petite ; on cherchera à vous éloigner pour vous renvoyer, mais la prudence conseille de rester. Tant plus il y aura d'obstacles, tant plus vous triompherez; jusqu'au jour où un homme de loi
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vous fera oublier votre volage en vous parlant de mariage, auquel cas vous serez heureuse et vous aurez des enfants. »
La glose était claire; elle ne laissait rien à désirer.
On devine bien que les puissances occultes ne se dérangent pas gratuitement et qu'il en coûte pour avoir l'aide des esprits noirs ; partant il y avait compte à faire entre la devineresse et Adèle Poirier. Tant pour la bougie jaune ; tant pour le marc de café ; tant pour les paroles sibyllines ; droit de présence pour l'ange Azazel, jetons à Bélial, à Astaroth, etc., etc. Total 300 francs, qu'Adèle acquitta en un billet aj'ordre de la dame Pitou et dont la cause était ainsi motivée : Valeur reçue en marchandises. Cette espèce de transaction commerciale n'était pas sans doute très flatteuse pour les Princes, les Trônes et les Dominations qui faisaient l'objet du marché ; mais la prudente madame Pitou avait à éluder les dispositions de la loi sur les devins et les vendeurs de sortilèges.
L'effet ne fut pas acquitté à l'échéance. La dame Pitou se résigna à attendre des circonstances meilleures et plus favorables. Depuis, mademoiselle Poirier a contracté mariage avec un jeune clerc d'huissier (l'homme de loi prédit par la Sibylle de la rue Bertin-Poirée !). La dame Pitou, jugeant alors que le moment était venu, réclama vainement le paiement d'un titre souscrit dans les justes conditions de la loi ; puis enfin elle intenta une demande judiciaire, à laquelle Adèle (aujourd'hui madame Lebas) répondit par une plainte en police correctionnelle.
La Ce Chambre, appelée à décider sur le mérite de cette plainte, jugeant qu'il n'y avait pas preuve suffisante des faits avancés par la dame Lebas, renvoie la dame Pitou de la plainte.