MŒURS CAVALIÈRES
Le sieur T... est d'un embonpoint phénoménal. On pourrait lui appliquer, sans hyperbole, le mot de Diderot au sujet de certain curé gros garçon, et ce ne serait pas trop dire de lui que d'affirmer qu'on pourrait baiser ce volumineux personnage pendant trois mois entiers, sans crainte de le baiser deux fois à la même place. Mais il est douteux que quelqu'un en voulut faire l'essai, tant le sieur T... est monstrueux, et je suis assuré qu'on serait plus tenté de le bàtonner, si un homme de ce poids pouvait être bâtonné en un jour.
Malgré sa lourde obésité le sieur T... est encore frétillant, fringant, papillonnant; c'est à peu près comme si on attachait le bœuf-gras aux ailes du colibri. Cette disposition aux petits airs éventés rend parfois le sieur T... téméraire et hardi comme un chevau-léger, et dans ses accès de témérité,
saute d'un bond par-dessus l'article 330 du Code pénal. On ne tente pas ce grand écart sans s'exposer à retomber sur les bancs de la police correctionnelle, et c'est là justement que nous retrouvons aujourd'hui notre gros papillon.
Le sieur T... paraît être assis fort à l'étroit sur le banc des prévenus. Sa contenance est tourmentée et on voit qu'il maudit tout bas l'imprévoyance de l'architecte qui n'a pas conçu son banc dans la vue du plus gros accusé possible. Après avoir préalablement vidé toutes ses poches sur lebalustre de la tribune, pour ajouter sans doute à la liberté de ses mouvements, le sieur T... décline ses noms, qualité et domicile.
M. le Président. Vous êtes prévenu d'outrage public aux bonnes mœurs.
Le prévenu. Je prouverai tout à l'heure que je
ma foi, M. T... ne compte plus avec la morale et ; suis victime d'un infâme calcul
On appelle les témoins.
Mademoiselle Jenny. Nous étions allées nous promener aux Champs-Elysées, madame Pascal et moi. Un gros monsieur marchait derrière nous, et quoiqu'il nous suivit depuis la rue Neuve-Saint- Roch, nous n'avions fait aucune attention à lui, tant nous étions éloignées de lui supposer des vues déshonnêtes. Parvenues près du carré Marigny, ce monsieur s'approcha de moi et m'adressa la parole en termes fort libres. Je lui dis qu'il se trompait sur notre compte ; mais il n'en continua pas moins ses propos grossiers et me pinça le bras jusqu'au sang. Madame Pascal l'invita poliment à se retirer et lui fit remarquer que sa conduite nous rendait l'objet de l'attention des promeneurs. Nous avions beau nous détourner de notre chemin, ce monsieur était toujours sur nos pas. Nous gagnâmes alors la grande allée, dans l'espérance qu'il n'oserait nous y suivre et que sans doute la vue de la foule parviendrait à contenir ses indécentes persécutions. Le monsieur nous suivit dans la grande allée et par ses manèges attira sur nous tous les yeux. Il affectait même de parler très haut... Enfin le ciel permit qu'un garde surveillant passât en ce moment près de nous. Madame Pascal l'appela et le pria de faire cesser un aussi épouvantable scandale.
M. le Président. Que vous disait T... ?
Mademoiselle Jenny. Que j'étais fort jolie; il m'offrait de l'argent si je voulais condescendre aux propositions qu'il me faisait... Je ne saurais répéter les termes indécents dont il se servait; je sais seulement que je me sentais profondément humiliée d'un semblable langage.
Madame Pascal reproduit à peu près la déposition du précédent témoin. Elle n'a pas été moins choquée que mademoiselle Jenny de l'audace du sieur T... Le témoin doute qu'on pût employer, même à l'égard des femmes les plus méprisables , une telle crudité d'expressions. Sa propre expérience, ajoute madame Pascal, ne lui fournit pas un exemple pareil de dépravation et de cynisme.
Le sieur Gustave L.. J'étais vraiment honteux pour ces dames de l'insistance avec laquelle M. T... s'attachait à leurs pas ; et vingt fois j'ai été sur le point d'intervenir officieusement dans cette scène, si je n'avais pensé que M. T... se désisterait de lui-même de ses poursuites. Sa conduite était tellement inconvenante que tout le monde se retour-
nait pour regarder les deux dames qui étaient l'objet des galanteries de M. T...
Mourand, garde des Ghamps-Élysées. J'étais en surveillance près de l'Allée-des- Veuves , lorsqu'un monsieur vint m'avertir qu'une scène scandaleuse se passait près du carré Marigny, et que deux dames étaient exposées aux insultes d'un monsieur. Je me rendis sur-le-champ au lieu indiqué. Je n'eus pas de peine à reconnaître l'individu qu'on m'avait signalé : tous les promeneurs avaient les yeux fixés sur lui. Je m'approchai par derrière et je pus entendre quelques mots du discours de l'individu. Je jugeai aux reproches de l'une des deux dames que le ton du particulier ne leur convenait nullement. — « Ah ! monsieur, me dit l'une des deux dames en m'apercevant , je vous en conjure, faites taire ce gros polisson !... Voilà deux grandes heures qu'il rebat les oreilles de cette jeune personne de ses horreurs. » Je priai alors le monsieur de me suivre au corps-de-garde du Jeu-de- Paume , et je l'emmenai aux applaudissements et aux huées de la multitude.
M. le Président. Prévenu , vous voyez que le délit d'outrage public aux bonnes mœurs est parfaitement constaté.
Le prévenu se levant pesamment, les bras allongés, le pouce et l'index joints, comme un homme qui va discuter délicatement.
« Mosieu, dit -il, s'il est vrai que la chair soit faible, ma constitution me rend, plus que tout autre, sujet à cette sorte de faiblesse... J'ai le malheur d'être encore tributaire des passions , et tributaire des plus imposés, je puis le dire. Mais cependant, malgré l'exubérance des passions, je sais ce que l'on doit d'égards et de respect au sexe le plus enchanteur de la terre; car je me pique de connaître à fond les usages de la cavalerie... (se reprenant) de la chevalerie française. (Hilarité générale.) C'est à tort que l'on m'a dépeint à vos yeux comme un vil suborneur... Je ne le fus jamais... J'ai toujours su allier les formes de la galanterie la plus respectueuse...
M. le Président, interrompant le prévenu. Cessez de nous parler sur ce ton-là... Vous êtes accusé d'outrage public à la pudeur : c'est mal prendre votre temps pour protester de vos principes de galanterie.
Le prévenu. Mon seul crime est d'avoir voulu faire agréer mes hommages à une jeune personne
«Mosieu, s'il est vrai que la chair soit faible, ma constitution nie r plus que tout autre, sujet à cette sorte de faiblesse.»
Des Mlle pat G
Litk Coulon et C.T nclter, 7.
Marlmou(ruc du Cocj S' Honore, N° 4
que j'en croyais véritablement digne... Je me trompai.
La dame Pascal. Gros indécent !
Le prévenu. Elle a méconnu la délicatesse de mes sentiments...
La dame Pascal. Vil ordurier !
Le prévenu. Le procès actuel est une spéculation sur le scandale!
M. le Président. Quels sont vos motifs pour penser de la sorte?
Le prévenu. C'est que je ne crois plus aux Lucrèees... Ces dames avaient calculé d'avance sur le scandale d'un débat judiciaire... Elles espéraient sans doute que je courrais au-devant d'un accommodement pour assoupir l'affaire.
M. le Président. Vous faites injure à ces dames. Rien ne prouve que cela fût dans leurs intentions.
Le prévenu se livre ici à une discussion spécieuse pour prouver qu'il n'est pas sorti des droits de la galanterie la plus délicate. Mais comme les témoignages recueillis sont positifs, le tribunal, faisant application de la loi, condamne le sieur T... à un mois d'emprisonnement et 200 fr. d'amende.