‹ La CorrectionnelleChapitre 203 sur 231 · MARIE, TREMPE TON VIÎÏ · texte numérisé non relu

MARIE, TREMPE TON VIÎÏ

M. le Président invite Poitou, marchand devins, à développer devant le tribunal les motifs de la plainte par lui portée contre Marie Dragonnet.

Poitou. Mam' Dragonnet vient quelquefois boire chez moi...

Marie Dragonnet. Ça te fâche, vilain ?

Poitou. Assurément non : j'estime les gens qui viennent boire à la maison , mais seulement quand ils sont tranquilles et qu'ils n'ont pas le vin mauvais... Vous, c'est différent, vous le portez tout de travers et c'est désagréable... Finalement parlant, M. le Président, mam' Dragonnet arrive un jour et demande un demi-setier, et puis un second, et puis un troisième ; si bien qu'au quatrième elle avait déjà l'œil allumé et qu'elle commençait à avoir, comme on dit, de la poix entre les dents : elle ne pouvait plus parler. Je lui dis : « Mam' Dragonnet,

en v'ià assez, vous êtes déjà ronde comme une pomme, faut vous en aller.» Là-dessus elle se mit à marmonner et à me dire des injures. Ce n'est pas tout. Ellejette sur le comptoir une pièce de quinze sous et je lui rends son reste. Mais, en reprenant sa monnaie, v'ià-t-il pas qu'elle se met àm'appeler voleur et qu'elle me soutient qu'elle m'a donné une pièce de vingt sous!... Elle avait la vue trouble, la chère femme. Quand j'ai vu qu'elle lâchait les gros mots, je l'ai priée de sortir. . . elle parlait mal de mon vin...

Marie Dragonnet. Le fait est que c'est un vrai vinaigre.

Poitou, avec dignité. Mam' Dragonnet, le vin est ce qu'on le fait... je dis qu'il est mauvais toutes les fois qu'il est accompagné de paroles équivalentes.

Marie Dragonnet. Tais-toi , vilain !... le tien n'a jamais fait bonne bouche.

M. le Président. Poitou , tâchez de spécifier davantage les injures que vous imputez à la prévenue.

Poitou. Comme je l'avais poussée dehors, elle avait amassé beaucoup de monde devant ma porte. Elle m'appelait banqueroutier, voleur, et puis elle tenait des propos qui pouvaient faire du tort à mon commerce : elle disait qu'elle m'avait surpris à frelater mon vin... Jamais pareille idée ne m'était venue.

Marie Dragonnet. Faites pas attention , mes juges , j'étais un peu pocharde.

Poitou. Quand on est sujet à sHvrer, on met de l'eau dans son vin.

Marie Dragonnet. Merci ! ça m'affadit, moi.

Rachin, témoin. Marie avait deux doigts de vin... elle appelait Poitou banqueroutier et filou. C'était la boisson qui parlait par sa bouche.

Bûchet. Marie a traité Poitou de frauduleux. Elle disait qu'il lui avait volé une pièce de vingt sous.

Marie Dragonnet. Mon petit Bûchet, vous ne dites donc pas à ces messieurs que j'étais dans les brindes ?

M. le Président. Est-ce que vous vous mettez souvent dans cet état ?

Marie Dragonnet. Dam', le plus souvent que je peux , et ce n'est pas autant que je le voudrais...

M. le Président. Si la sobriété sied bien à quelqu'un, c'est principalement aux femmes.

Marie Dragonnet. Fi donc ! la sobriété !... c'est la vertu des chameaux, et je suis une honnête femme ! (Hilarité.)

Le tribunal , après en avoir délibéré , condamne la femme Dragonnet à 25 fr. de dommages-intérêts , et l'engage à modérer, à l'avenir, son penchant pour le vin.

Marie Dragonnet. Je vous le jurerais, que ça serait un serment d'ivrogne... N'y comptez pas.

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