‹ La CorrectionnelleChapitre 204 sur 231 · RIXE · texte numérisé non relu

RIXE

Une rixe de la nature la plus grave s'éleva dernièrement entre plusieurs ouvriers charpentiers et des compagnons maçons, dans un cabaret de la Villette. Le sujet de ce conflit était une de ces rivalités de corps d'état , malheureusement trop fréquentes. Voici le fait. Quelques maçons se trouvaient attablés chez le sieur Atrux, à YAncienne-

Galiote, lorsque des ouvriers charpentiers se présentèrent et demandèrent à boire. Au nombre des survenants se trouvaient Raymond , dit le Marseillais, Baziron et Supplet. Au rapport de Chantier, l'un des témoins, il paraît que Raymond, en passant près de la table occupée par les maçons , se serait permis quelques mots un peu vifs, et dont Varnier, l'un de ceux-ci, se serait choqué. Varnier se leva, s'approcha de Raymond et lui demanda si les propos qu'il venait de tenir étaient une provocation personnelle qui lui était adressée. Raymond lui répondit qu'il était libre de les interpréter comme bon lui semblerait, et que pour lui il était prêt à offrir tous les genres de réparation qu'on exigerait de lui, excepté des excuses. Aussitôt Varnier se précipita sur son interlocuteur, et une lutte corps à corps s'engagea entre eux. Les assistants eux-mêmes ne voulurent point rester neutres dans une affaire qui mettait en jeu l'honneur de leurs corporations respectives, et la rixe devint générale et la bataille meurtrière. Il fallut que pour séparer les combattants le sieur Atrux courût informer la gendarmerie de cette scène de désordre. Lorsque la force armée arriva sur les lieux, le sang avait déjà coulé ; Maigret, compagnon maçon, avait été atteint à la cuisse par un coup de compas et gisait baigné dans son sang. Les combattants se dispersèrent aux approches de la gendarmerie. Instruits par la déclaration de Maigret des principales circonstances de la lutte, et que le nommé Deschaux était l'auteur de la blessure qui retenait le malheureux Maigret sur le champ de bataille, les gendarmes se mirent à la poursuite des fuyards, et parvinrent à ramener Deschaux qui fut confronté avec plusieurs témoins. Procès-verbal fut en outre dressé de l'état du blessé, et Deschaux remis à la disposition de M. le Procureur du roi, ainsi que Raymond, Baziron et Supplet, comme provocateurs de la rixe.

Maigret, promptement rétabli de sa blessure qui n'offrait d'ailleurs rien de bien alarmant, puisque trois jours après l'événement il avait pu reprendre ses travaux; Maigret est venu joindre sa plainte à l'action du ministère public et s'est constitué partie civde.

Après l'interrogatoire des prévenus, Maigret est appelé. Il rapporte la provocation de Raymond et comment la rixe s'engagea. Deschaux vint à lui, le saisit violemment au collet d'une main, en le con-

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traignant de s'agenouiller ; puis il lui porta de haut en bas un coup de compas qui glissa sur sa poitrine et alla s'enfoncer dans la partie charnue de sa cuisse gauche.

Atrux, témoin, raconte les faits de la même manière et dépose sur l'initiative attribuée à Raymond. Plusieurs autres témoins sont en outre entendus.

Raymond prétend pour toute justification que ses provocations étaient motivées par l'attitude hostile de Varnier, qui paraissait , dit-il , vouloir le manger- Ses co-prévenus, rejetant l'agression sur les maçons absents, s'excusent par la nécessité de la légitime défense.

Le tribunal, admettant cette excuse par rapport à Baziron et Supplet, les renvoie de la plainte ; mais à l'égard des deux autres prévenus, condamne Raymond à 1 5 jours d'emprisonnement , Deschaux à un mois de la même peine et 50 francs de dommages-intérêts envers la partie civile.

ÉNORMITE .

La dame Basilet a cité directement devant le tribunal de police correctionnelle le jeune Daumain , sous la responsabilité civile du papa Daumain.

M. le Président. Femme Basilet , quels sont les faits que vous imputez à Daumain ?

La dame Basilet. Il m'a cassé mes lunettes, M. le Président.

M. le Président. C'est vraiment abuser du droit de citation...

La dame Basilet. Il m'a répandu pour deux sous de lait...

M. le Président. C'est pitoyable !

La dame Basilet. Ah ! vous avez trouvé le mot, mon cher magistrat. . . C'est pitoyable, en vérité, comme les parents d'aujourd'hui élèvent leurs enfants.

M. le Président. Quoi ! vous n'avez pas d'autres griefs contre le jeune Daumain, et c'est pour une cause si minime que vous le citez en police correctionnelle ?

La dame Basilet, étonnée. Un homme n'est-il donc coupable que lorsqu'il a commis toutes les atrocités du code?

M. le Président. Au moins faut-il que la plainte ait quelque gravité.

La dame Basilet. Eh bien!. .. puisqu'il m'a cassé mes lunettes ! ...

M. le Président. Au moins faut-il que le délit soit sérieux.

La dame Basilet. Eh bien!... puisqu'il m'a répandu pour deux sous de lait !

M. le Président. Si encore Daumain vous avait frappée, s'il vous avait injuriée...

La dame Basilet. lia fait pis que cela : il a cassé mes lunettes!

M. le Président. Mais, enGn, comment les a-til cassées?

La dame Basilet. C'est une infamie !... il lésa cassées de la manière la plus vile... Il passait à côté de moi, j'avais mes lunettes dans une main et mon pot au lait dans l'autre. Il me heurte en passant... patatra!... ma crème et mes lunettes tombent.

M. le Président. Est-ce là, je vous le demande, un motif suffisant pour citer quelqu'un en justice ?

La dame Basilet. Mon portier, qui sait les lois, vu qu'il lit tous les jours la Gazette des Tribunaux, m'a dit que j'en avais le droit et que cela arrivait tous les jours.

M. le Président. Votre portier ne sait ce qu'il dit. En supposant même que Daumain eût agi méchamment, c'était le cas d'appeler sur lui une correction paternelle.

La dame Basilet. Qu'on lui tire un peu les oreilles; c'est ce que je demande, et j'ai pensé que vous seriez assez bon pour le faire. Tirez-lui les oreilles, M. le Président.

M. le Président. Ce soin-là ne regarde que son père.

La dame Basilet. Ah ça ! et mes lunettes ? Et mon lait ?

M. le Président. Il faut aussi vous adresser à Daumain père, qui ne saurait se refuser à vous indemniser si cela est juste ; mais, encore une fois, la justice ne saurait être saisie d'une plainte qui n'offre aucun caractère sérieux de malveillance, ni aucune trace d'un dommage suffisant.

La dame Basilet, à part. Diable de monsieur Gauchard qui me disait que j'avais le droit de plaider!... Au fait, je me suis peut-être trompée en venant ici; je verrai si la cour d'assises veut juger mon scélérat.

Le tribunal anéantit la plainte de la dame Basilet ! et renvoie le jeune Daumain après lui avoir ad-

! ministré une courte mercuriale.

Imprimerie (I'Amédée Ghatiot et O, rue delà Monnaie, ti.

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