MISANTHROPIE
Une femme , un véritable antidote d'amour, vient se placer devant le tribunal , et déclare se nommer Octavie Chantiquet, lingère, demeurant rue de l'Echaudé. M. le Président l'invite à développer les faits qu'elle impute au nommé Hilarion-Côme" Anacharsis Longuemain, commis aux écritures chez le sieur Bouttier, négociant.
La demoiselle Octavie s'exprime ainsi : « Que je les déteste , ces monstres d'hommes !. . . il semble vraiment qu'ils ne soient au monde que pour la perdition de notre sexe...
M. le Président. Passez , passez toutes ces réflexions.
Mademoiselle Octavie. Des horreurs qui n'ont aucune délicatesse... des infamies, des suppôts de Satan , des...
M. le Président. Encore une fois , assez.
Mademoiselle Octavie. Tant pis ! faut que je
me débonde... j'en ai trop gros sur le coeur !... Que ce serait une belle fête pour les femmes , si un choléra-morbus les emportait tous !... De belles guenilles , ma foi !
M. le Président. Si vous ne voulez pas vous renfermer dans les faits de la plainte , je serai forcé de vous retirer la parole.
Mademoiselle Octavie. Oter la parole à une femme!... (Se tournant vers quelques dames assises sur les banquettes réservées. ) Quand je vous dis que ces gueux-là ne savent que faire pour nous faire de la peine !
M. le Président. Nous direz-vous enfin de quoi vous vous plaignez ?
Mademoiselle Octavie, avec vivacité. M. Anacharsis m'a appelée dromadaire , na !
M. le Président. Bon!... après?
Mademoiselle Octavie. Vous trouvez cela bon?..
je vous le conseille, ma foi, de trouver cela convenable... vous me demandez après?... Ce n'est donc pas assez comme cela?... Mais puisque vous en voulez davantage, en voici. Madame Guinchard, chez laquelle je travaille, m'avait envoyée porter deux chemises chez M. Anacharsis... Les polissons d'hommes !... j'arrive chez lui... les scélérats d'hommes!... Il me prend les mains et me conte des cajoleries tout à son aise. . . faut-il qu'un homme soit indécent!... puis il se met à me tenir des propos galants et me propose de me donner son cœur, si j'en voulais... quelle vilainie! Je lui réponds que cela me flatte peu et le prie de me laisser tranquille. Là-dessus, il me chiffonne mes z'hardes, que j'étais toute fripée comme un lendemain de noces. Enfin, je m'échappe de chez lui. Depuis ce moment-là , M. Anacharsis n'a cessé de me vilipender. Il m'attend chaque soir dans la rue et me reconduit chez moi en m'appelant dromadaire tout le long du chemin ; c'est comme s'il m'appelait vilaine femme, à cause de la ressemblance des mots.
Le sieur Anacharsis, riant. La plaignante se trompe, je n'ai jamais eu l'intention de l'insulter.
M. le Président. Des témoins vous ont cependant entendu lui donner le nom qu'elle vient de rapporter.
Le sieur Anacharsis. Cela n'est pas une insulte.
M. le Président. Dans votre bouche, ce mot semblait contenir une critique des moeurs de la plaignante.
Le sieur Anacharsis. Nullement. C'était un petit nom mignard.
Mademoiselle Octavie. Je ne donne pas dans la bosse. Vous vouliez dire que j'étais une dépravée, quoi! chameau, dromadaire, courtisane, c'est tout un !... Brigands d'hommes!... débarrassez-nous donc de ces monstres, M. le Président ! Les femmes seraient si heureuses si ces polissons n'étaient pas là pour les faire enrager!
Le tribunal, venant en aide à l'honneur insulté de la demoiselle Octavie, condamne Longuemain à 15 francs de dommages-intérêts et aux dépens.