S'IL EUT PORTÉ PERRUQUE
Un petit homme, visiblement dominé par la peur, se glisse à pas de loup jusque dans l'enceinte réservée, et tourne le dos au banc des accusés, où
siège un monsieur d'une haute stature, et présentant les indices d'une vigueur herculéenne. Le petit homme fait d'abord connaître au tribunal qu'il se nomme Claude-Narcisse Subiteau et prend la qualité un peu gauloise de barbier-étuviste.
« Je demeure, dit le sieur Claude , rue des Vieilles-Étuves, à l'enseigne de la Bonne-Lame; enseigne flatteuse et que je m'efforçais de justifier par la légèreté et la dextérité de ma main. J'avais l'honneur d'être le barbier ordinaire de l'hôtel des Armoricains, fréquenté le plus généralement par des Bretons, de fort mauvaises têtes, comme chacun sait. M. de K.... me fit appeler un jour. — ■ Je vous préviens , me dit-il , que je suis fort sensible. — Vous n'en êtes que plus malheureux, lui-dis-je; car j'ai lu que la sensibilité était la source de tous les maux. — Ce n'est pas ainsi que je l'entends, ajouta M. de K.... ; je vous dis que je crains les écorchures. Pensez-vous pouvoir me raser sans me couper? — Monsieur, lui-dis-je, depuis 22 ans il m'est passé plus d'un menton par les mains et je puis affirmer que jamais il n'est arrivé aucun accident. — Eh bien, soit! me dit M. de K.... vous allez me raser. Si je sors sain et sauf de vos mains , dix francs pour vous ; songez aussi que si vous me faites la plus légère estafilade, je vous jette par la fenêtre. » Il prononça ces mots d'un ton qui me donna le frisson. Ma main n'avait plus sa légèreté habituelle ; il me semblait que mon rasoir vacillait dans mes doigts. Pendant que j'humectais la barbe, M. de K.... me regardait dans les yeux : j'avais perdu toute contenance. Les premiers coups de rasoir furent irréprochables. Mais arrivé à la lèvre supérieure, comme je lui saisissais le nez, M. deK.... me lança un regard oblique qui ôta toute assurance à mou rasoir.... Je ne sais ce qu'il devint, je me souviens seulement que M. de K.... se leva furieux , qu'il m'empoigna par les cheveux et m'enleva de terre ; que dans cette position il me poussa d'un bras vigoureux vers la fenêtre.... ( Ici un tremblement convulsif s'empare du barbier.)
M. le Président. Bemeltez - vous de votre frayeur.
Le barbier. Je vivrais l'âge d'une corneille, que je me souviendrais toujours avec effroi de ce terrible moment. M. deK.... me tenait d'une seule main suspendu en l'air, à plus de quarante pieds de la rue. Mon sang se figea dans mes veines. Mon
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œil mesurait la profondeur de l'abîme-, les passants me paraissaient de la grandeur du ciron ; je croyais être dans les nuages.... Je ne sais par quel miracle je vis encore .
TTiomasset, chaudronnier. J'étais tranquillement devant ma boutique, lorsque des cris aigus, partis de la maison en face, me firent lever les yeux vers le second étage de l'hôtel des Armoricains. Je vis en ce moment le perruquier Subiteau, qu'un monsieur tenait suspendu en dehors de la fenêtre
C'était fait du perruquier, s'il eût porté de faux cheveux. Je courus prévenir la maîtresse de l'hôtel , qui sortit accompagnée de plusieurs personnes, et cria à M. de K.... de ne pas commettre une pareille barbarie. M. de K...., voyant qu'une foule considérable s'attroupait sous les fenêtres de l'hôtel, fit rentrer Subiteau.
M. le Président. Combien de temps le barbier est-il resté suspendu ?
Le barbier, de sa place. Une heure environ !
Thomasset, riant. Peut-être une minute. Je conçois que le temps lui ait paru long; il ne devait pas être à son aise, ainsi suspendu parles cheveux.
Madame Vitelle, propriétaire de l'hôtel des Armoricains. Thomasset vint me prévenir qu'un des voyageurs de l'hôtel se disposait à jeter un homme par la fenêtre. Effrayée , je sortis et j'aperçus en effet M. de K... qui , le bras allongé hors de la croisée, tenait le malheureux Subiteau suspendu entre la vie et la mort. « Que faites-vous, barbare? m'écriai-je; vous allez commettre un meurtre!... Grâce, grâce!... » Et M. de K... me montrait de la main qui restait libre sa lèvre supérieure ensanglantée. Pendant cette scène , un domestique de l'hôtel s'était rendu en toute hâte dans la chambre de M. de K... , et faisait des efforts auprès de lui pour le détourner de lâcher sa victime. M. deK..., rendu sans doute à lui-même à la vue de l'anxiété des assistants , rentra sa victime et referma sa croisée.
Paul Gagin , domestique de l'hôtel. La vie du perruquier ne tenait qu'à un cheveu. Je m'approchai de M. de K... et lui fis entendre raison. Il déposa Subiteau sur le parquet ; il était comme mort. Depuis ce jour-là le perruquier n'a plus voulu remettre les pieds à l'hôtel.
M. le Président. Prévenu , vous avez commis un acte d'une cruauté inouïe et qui révolte justement par le sang-froid dont vous avez fait preuve.
M. de K..., sans s'émouvoir. C'était une chose convenue avec le barbier.
M. le Président. Comment peut-on admettre que Subiteau ait cru consentir à un marché sérieux?
M. de K... Je ne ris jamais, moi... c'était à prendre ou à laisser.
M. le Président. Quoi ! vous auriez eu l'affreux courage de punir par la mort d^ Subiteau une légère coupure qu'il vous aurait faite?
M. de K... Il m'avait coupé la lèvre supérieure d'une manière profonde.
En effet, le prévenu montre au tribunal une large cicatrice qui s'étend de la narine gauche jusqu'à l'angle de la bouche. M. le Président objecte de nouveau que c'était un châtiment un peu sévère en comparaison de la faute.
M. de K... Il était bon de le corriger et de le mettre en garde pour l'avenir contre des distractions qui auraient pu avoir des conséquences plus funestes.
Une voix, dans l'auditoire. Vous l'avez joliment corrigé!... il a renoncé à faire la barbe. Il s'est fait coiffeur de dames.
Les débats étant clos, la parole est donnée à l'avocat de la partie civile. Le défenseur de Subiteau, placé immédiatement sous le banc des accusés, se lève, et, dans un rapide exposé, développe encore une fois les faits connus. Il accuse la barbarie de M. de K... et fait assister le public à la mortelle agonie de son client. — «Oui, messieurs, s'écrie le défenseur, pour une pareille atrocité la Police Correctionnelle est une juridiction trop douce; son action porte le caractère d'une véritable tentative d'assassinat, et c'est dans une autre enceinte que celle-ci que cette affaire aurait dû être évoquée. »
M. de K..., se dressant avec impétuosité, saisit l'avocat de la même façon que l'infortuné barbier, et lui faisant perdre terre, le tient élevé à plus de trois pieds du sol. « Messieurs, dit-il, vous voyez que j'ai la main sûre et que j'étais assuré de moimême; il n'y avait aucun danger pour Subiteau. »
Puis ayant dit, il dépose à terre le défenseur et l'engage à modifier ses attaques. L'avocat de Subiteau déclare que sa défense est complète et se ras- I sied en donnant des signes d'une terreur mortelle.
M. de K... est condamné à un mois de prison et 300 francs de dommages-intérêts envers la partie civile.
Imprimerie (I'Amédée Gratiot et O, nie de la Monnaie, 1 1.
MARTIXOS, ME DU COQ -S AINT-HOÏffOR fi. 4.