SIRÈNE
Une jeune femme, aux airs éveillés, occupe le banc des prévenus; elle déclare se nommer Adélaïde Ficheroa.
M. le Président. Quelle est votre profession ?
Adélaïde. Femme sensible.
M. le Président. Femme galante , n'est-ce pas ?
Adélaïde. Comme dit cet autre , la galanterie est fille de l'honneur ; c'est assez vous dire que le mot n'est pas juste.
M. le Président. Vous êtes accusée d'avoir déchiré les pans de l'habit de Maucourt
Adélaïde. Votre Court, comme vous l'appelez, est un méchant muffeton , je dis le mot.
M. le Président. Le plaignant a pensé que vous vous étiez emparée de ses poches dans le but de les vider, te fait est que lorsqu'après avoir arraché les pans de son habit vous les lui avez rendus , il n'a
plus retrouvé son foulard dans la poche de derrière, où il a l'habitude de le mettre.
Adélaïde. Ça n'est pas moi qui l'a raccroché, son foulard.
M. le Président. Pourquoi , si ce n'est pour voler Maucourt , avez-vous enlevé les poches de son habit?
Adélaïde. Je l'invitais gentiment à monter chez moi ; mais il n'est pas facile à mouver, le monsieur. Il filait toujours son nœud. J'ai essayé de le retenir en le prenant par la queue de son habit : la gueuse m'est restée dans les mains.
M. le Président. Cette violence était déjà un tort grave.
Adélaïde. Pourquoi qu'il se démenait aussi comme un chien qui défend sa queue ?
M. le Président. Comment expliquez-vous la disparition du foulard?
Adéldiàe. J'ignore : il ne me l'avait pas donné à garder.
M. le Président fait appeler le témoin Maucourt. Celui-ci s'exprime ainsi :
« Je passais rue des Vieilles-Etuves à la chute du jour ; une femme s'approcha de moi et m'engagea à monter chez elle. Je continuais toujours mon chemin, lorsque je me sentis tiré tout d'un coup par les basques de mon habit ; c'était encore la même femme. Je cherchai à me dégager de ses mains ; mais plus je faisais d'efforts pour lui échapper, plus elle en faisait elle-même pour me retenir, si bien que les pans de mon habit restèrent en son pouvoir. La première idée qui se présenta à moi fut que j'étais victime d'une tentative de vol. Aussi, en reprenant mes pans des mains de la prévenue je visitai mes poches sur-le-champ : mon foulard avait disparu.
M. le Président demande au témoin s'il est bien certain que son foulard fût dans la poche au moment où les pans furent saisis par Adélaïde. Le témoin déclare qu'il ne s'était point aperçu jusquelà que son foulard lui manquât.
M- le Président. Cependant, aucun des témoins entendus dans l'instruction n'a vu ce foulard, et aucun d'eux non plus n'a pu expliquer comment Adélaïde l'aurait dérobé.
Le sieur Maucourt. Je ne puis le comprendre moi-même; cependant il est bien certain que mon foulard n'était plus dans la poche.
Plusieurs témoins entendus laissent subsister le même doute par rapport au vol dont la fille Ficheron est prévenue.
Adélaïde. Quoiqu'on nous appelle voleuses , nous ne trichons qu'en amour. Pour ma part , foi
de jolie femme, je n'ai jamais volé personne Il
faut de l'honnêteté partout, mais surtout dans notre état ; sans cela il pourrait arriver que celui qui est entré chez nous en pantalon s'en retournât en chemise. Voilà comme je comprends la chose.
Le tribunal , attendu que le vol n'est pas suffisamment justifié , écarte ce chef d'accusation ; mais à l'égard de la violence dont se plaint Maucourt, attendu qu'elle est constatée, condamne la fille Ficheron à 60 fr. de dommages-intérêts et 15 jours d'emprisonnement.
DIOMEDE
Un homme de petite taille, et vêtu d'un vieil habit noir dont l'ampleur atteste qu'il ne le possède que de seconde main, s'élance, à l'appel de son nom, du banc des témoins à la barre. Un immense rouleau de papiers, soigneusement enveloppé d'une feuille de papier gris , est placé sous son bras. Sa chaussure se compose d'un brodequin de coutil et d'une botte en état de vétusté. Il déclare se nommer César Cocquet , homme de lettres , demeurant à Paris, rue du Petit-Musc.
M. le Président. Cocquet , de quoi vous plaignez-vous ?
Cocquet. D'un acte de vandalisme sans motif comme sans excuse : les rats ont dévoré ma tragédie de Diomède. (Longue et bruyante hilarité.)
M. le Président. Ce n'est pas sans doute une perte irréparable?
Cocquet. Pardon , monsieur le Président ; il n'existait que cette seule copie de ma tragédie... J'ai perdu en peu d'instants le fruit de mes travaux de vingt années.
M. le Président. Etait-ce une oeuvre que vous destiniez à la scène?
Cocquet. Elle était destinée au Théâtre-Français; ce n'est pas parce que la pièce est de moi , mais j'ai tout lieu de croire qu'elle était appelée à régénérer notre première scène; c'était un dernier tribut que je payais à la belle et chaste antiquité. Vous allez en juger.
M. le Président. Cela n'est pas nécessaire.
Cocquet. La scène se passe au siège de Troie. Diomède, roi d'Etolie , a eu le malheur de blesser la déesse de la beauté. Vénus, irritée de cette blessure, et pour se venger de Diomède , a inspiré à Égyalé, son épouse , l'infâme désir de se livrer à tout le monde... C'est tout à fait original!
M. le Président. Veuillez passer tous ces détails.
Cocquet. J'abrégerai. Diomède est le plus malheureux des époux, par suite des abominables passions de sa femme; il ne peut voir sans un mortel chagrin les erreurs de la princesse. Dans une scène à deux , qui se passe dans la chambre à coucher de la reine, celle-ci fait des sollicitations déshonnêles à son époux ; mais Diomède résiste à ses détestables désirs. Alors la reine se précipite
Marhnon rue du Coc-q S1 Honore N° 1
sur le roi pour le tuer; mais celui-ci se sauve dans le temple d'Apollon , qui est à côté. Au second acte...
M. le Président. Assez, assez. Le sujet de votre tragédie aurait pu être mieux choisi.
Cocquet. C'est tout à fait original ; et , comme vous voyez , il y a du drame dans ma tragédie.... Une reine qui veut tuer son mari!... Cela m'a paru fort heureux... Et pourquoi veut-elle le tuer? Parce qu'il ne veut pas satisfaire sa honteuse passion ; c'est tout à fait beau !
M. le Président. Je vous engage de nouveau à laisser là le sujet de votre tragédie et à revenir promptement au fait du procès.
Cocquet. Eh bien ! monsieur, les rats ont mangé mon chef-d'œuvre!
M. le Président. Comment Friou était-il coupable du délit dont vous vous plaignez ?... Voilà ce qu'il faut expliquer au tribunal.
Friou. Vous devez voir qu'il a des lubies, et qu'il lui passe des rats par la tête : il ne sait ce qu'il dit.
Cocquet. Vandale, taisez-vous !
M. le Président. Parlerez-vous enfin^?
Cocquet. Comme je vous l'ai dit, je suis un nourrisson des Muses ; je n'ai que ma lyre pour tout potage... Comme l'a fort bien dit un ancien, la pauvreté est inséparable du culte d'Apollon.
Friou. Voilà bien des façons pour vous dire qu'il mène une vie de gueux.
Cocquet, avec mépris. Visigoth! vous ignorez que les anciens , qui étaient nos maîtres dans l'art des fictions, prétendaient que la Pauvreté était fille des Beaux-Arts et de l'Industrie.
Friou. Je ne m'inquiète guère des vieux, et je crois plutôt qu'elle est la fille de la paresse... joignant! Faut vous imaginer, mon président, que ce paresseux que vous avez devant vous reste couché tout le jour, sous prétexte qu'il fait des vers.... Aussi voyez le particulier , c'est de la vermine toute pure.
M. le Président. Il serait préférable sans doute que Cocquet se livrât à des occupations plus utiles; mais, après tout , cela ne vous regardait pas.
Friou. Faites excuse , mon président. Cocquet est un camarade de chambrée, car sa gueuserie l'a conduit , tout éduqué qu'il est, à vivre comme nous et avec nous , qui ne connaissons pas son latin de cuisine. Comme il travaille pas, il tire au grena-
dier plus souvent qu'à son tour. Nous ne pouvons pas le voir lire le Moniteur (jeûner ) , sans que ça nous crève le ventre, ce qui fait que nous l'aidons; mais rien ne lui fait , à ce faignant, et il nous verrait vendre nos outils pour lui donner du pain , qu'il ne se remuerait pas davantage.
Cocquet. La pauvreté est sœur du génie.
M. le Président. Il est impossible que les débats se continuent ainsi. Cocquet, vous n'avez encore rien dit sur le fait de la plainte.
Cocquet. Nous couchions dans le même lit, Friou , Diomède et moi : je veux dire que mon manuscrit ne me quittait jamais ; de quoi Friou était fort irrité. Il me disait sans cesse que s'il parvenait à mettre la main sur ma tragédie, il la jetterait au feu, le barbare ! Un jour mon Diomède disparut; jugez de ma douleur. Je demandai à mon camarade de lit s'il avait vu mon Diomède. Il me répondit que ma tragédie était en lieu sûr, et que je ne l'aurais que lorsque je serais bien décidé à travailler. Huit jours se passèrent en supplications de toute espèce. Je feignis enfin , pour recouvrer mon Diomède, de me rendre aux désirs de Friou, et lui dis que je travaillerais et prendrais un état. Friou parut satisfait et me conduisit au grenier du garni que nous habitions ; c'était là, me disait-il, qu'il avait caché le manuscrit. Hélas ! il ne restait plus de mon œuvre que quelques feuillets entièrement rongés par les rats !
Friou. Ça n'est pas ma faute. Je ne pouvais pas penser que des rats seraient assez bêtes pour avaler une tragédie.
M. le Président. Cocquet, vous auriez dû comprendre que votre camarade avait été mû par un véritable intérêt pour vous.
Cocquet. Il m'a ruiné, le malheureux ; c'était mon unique espérance pour l'avenir.
Friou. Ne l'écoutez pas, monsieur le Président. Je ne m'y connais guère , mais je suis certain cependant que sa tragédie ne valait pas le diable ; elle ne l'aurait pas même conduit à l'hôpital.
Cocquet. Hun! que vous êtes!.,. Une tragédie classique, écrite et conçue d'après les règles !....
Une épouse adultère et criminelle! Diomède
assassiné par Enée Je suis ruiné ! Je suis
anéanti !
Le tribunal , jugeant que l'action de Friou ne présentait aucun des caractères d'un quasi-délit , renvoie le prévenu des fins de la plainte.
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m HOMME PRIS A L'HAMEÇON.
L'huissier audiencier appelle par trois fois le sieur Fumet (Agéuor), et personne ne répond à l'appel.
Une voix partie du banc des témoins. Va donc, monsieur Fumet; faut pas être honteux, comme disait feu mon père, qui aurait, je crois, parlé à monsieur le curé le chapeau sur la tète ; il n'y a que les z' honteux qui ne gagnent rien.
M. le Président. Le plaignant Fumet est-il présent à l'audience ?
La même voix. Le voici, le cher homme... Mais il n'y a pas de danger que vous le fassiez se plaindre: il a peur de son ombre, ce pauvre chat... Va donc , mon petit Agénor ; c'est ton Augusta , ta mou-moutte, ton épouse chérie qui t'en conjure.
A ces mots , l'interlocutrice saisit violemment par le collet un homme horriblement laid , qu'elle
lance d'un bras vigoureux dans l'enceinte réservée. C'est le nommé Fumet.
La dame Fumet. On dirait que tu es tout étonné de te trouver en bonne compagnie, mon bonhomme. N'aie donc pas peur, mon chou, ces messieurs ne te mangeront pas.
M. le Président , s'adressant au plaignant. Estce que vous auriez renoncé à votre plainte ?
Fumet, avec hésitation. Oui... non; ma femme vous dirait bien mieux que moi ce qu'il faut que je fasse.
La dame Fumet. C'est convenu, mon bichon; tu sais bien que je t'ai glissé tantôt dans le tuyau de l'oreille ce qu'il fallait dire à ces messieurs ... va , mon lapin !
M. le Président. La déposition des témoins doit être spontanée et surtout libre. Femme Fumet,
vous n'aviez nullement le droit de suggérer à votre mari ce qu'il avait à dire.
La femme Fumet. Allez , vous ne connaissez pas ce pauvre Fumet ; il ne desserrerait pas les dents sans ma permission... Ah! mais c'est qu'il est bien gentil, mon petit Fumet !
M. le Président. Voyons, Fumet, de quoi vous plaignez-vous ?
Fumet lance un regard timide sur sa moitié et semble lui demander s'il doit répondre à M. le Président. La dame Fumet lui fait signe de la main qu'il peut parler.
Fumet. C'était un dimanche, j'allais retrouver ma femme chez madame Farignon qui demeure au Marais. Comme je passais dans la rue Chapon, un jeune homme s'approcha de moi et me demanda son chemin. Il était presque nuit. Pendant qu'il me parlait, il me passa la main derrière le dos ; je n'y fis pas attention dans le moment. Quand je lui eus indiqué son chemin, il me remercia et s'éloigna après m'avoir salué. Je fis moi-même quelques pas en avant; mais, au même instant, je me sentis accroché par l'habit et attiré en arrière comme avec un harpiot (petit harpon). Bientôt après , je me trouvai suspendu au bout d'une corde que deux jeunes gens avaient solidement attachée à la fenêtre du premier, chez Bajat, marchand de vin. Je restai quelques secondes dans cette position. Mon habit s'étant enfin déchiré à l'endroit ou le harpiot avait été accroché, je retombai à plat ventre sur le trottoir.
M. le Président. Ne vous ètes-vous pas blessé en tombant ?
Fumet J'ai eu les genoux arrachés et le nez tout échigné.
La dame Fumet. Ne mets pas tou nez où il n'a que faire, mon petit léopard, et parle plutôt de ton habit qui était bien comme une vraie loque.
Le plaignant étale aux yeux du tribunal l'habit dont, il est question.
Fumet. Voici l'habit... On ne dira pas qu'il est décousu; c'était un habit sans coutures.
Bajat, marchand de vin, reconnaît parfaitement Louis Hulot comme étant l'un des trois jeunes gens qui se sont fait un jeu de harponner le pauvre Fumet. Bajat raconte comment Hulot, qu'il connaissait déjà, se présenta un jour chez lui avec deux autres personnes qui lui sont inconnues. Il demanda un cabinet, et Bajat les plaça au premier étage. Le
harpon qui a servi au prévenu avait été oublié la veille dans le cabinet par un récureur de puits ; c'est sans doute la vue de l'instrument qui aura inspiré aux trois amis la folie dont se plaint Fumet.
Hulot, invité par M. le Président à désigner les deux autres jeunes gens qui ont pris part à l'espièglerie dont Fumet a failli devenir la victime, garde le silence. Il allègue pour toute excuse les excitations du vin.
Fumet. Lorsque j'ai été délivré de l'hameçon , je suis monté au premier étage pour me plaindre. Ils n'étaient que deux dans le cabinet. Ils m'ont reçu à grands coups de poing et de pied, et se sont sauvés sans vouloir m'entendre. Heureusement que le marchand de vin connaissait l'un d'eux, ce qui m'a donné la facilité de le retrouver.
La dame Fumet. Agénor, tu n'as pas dit à ces messieurs que l'habit était quasiment tout neuf.
M. le Président. L'habit est peu de chose auprès du danger auquel s'est trouvé exposé votre mari.
La dame Fumet. Je suis flattée, monsieur, du bien que vous voulez à mon mari.... Mais l'habit?
M. le Président, sans laisser à la dame Fumet le temps d'achever sa phrase, prononce contre Hulot la peine de huit jours d'emprisonnement et 50 fr. de dommages-intérêts.