‹ La CorrectionnelleChapitre 21 sur 231 · DE DEUX FLUTEURS QUI ACCORDENT LEURS FLUTES · texte numérisé non relu

DE DEUX FLUTEURS QUI ACCORDENT LEURS FLUTES

Un gros homme, large comme un muid et rouge comme une écrevisse qui sort du courtbouillon, vient se poser carrément devant MM. les juges, et s'écrie en levant la main : « Je vas vous insinuer la chose avec la vérité la plus pure !

Le prévenu. Alors c'est pas comme ton vin.

Le plaignant. Je dédaigne Vaspolrophe... Je ne suis point z'orateur, mais un homme patenté et caporal dans la citoyenne, doit z'être ajouté foi plutôt que pas un muffle de ton numéro. Voilà mon genre.

M. le Président. Voyons, dites-nous d'abord vos nom, prénoms et qualité.

Le plaignant. Je me nomme Palleron, et je suis marchand de vins.

Le prévenu. De quoi! marchand devin!... Saint- Médard, borne-fontaine!... une véritable bornefontaine !

Le plaignant. Ce que vous dites là est trop incohérent pour faire la moindre sensation sur la grande âme de la justice... Enfin, Messieurs, imaginez-\ous qu'il a été faire dans tout le quartier, à huit lieues à la ronde, un tas de mots pour démolir mon établissement.

M. le Président. Quels sont ces propos?

Le plaignant. Des grandes petitesses!... que je faisais dans ma cave le contraire de Notre-Seigneur Jésus-Christ aux noces de Canard.

Le prévenu. De Canard!... ah! fameux!... de Ganache, ignorant !

Le plaignant. Canard, Ganache, je m'en importe inférieurement. J'aime mieux n'être pas éduqué et ne pas mécaniser mon prochain.

Le prévenu. Est-ce que vous ne mécanisez pas votre prochain, en lui introduisant frauduleusement de l'eau dans son vin ?

Juste Bourrnance Editeur de la Correctionnelle Place du Palais Royal, 241.

Le plaignant. Faux, horreur de faux! du vin cacheté ! je vous demande uu peu si c'est possible.

Le prévenu. La bouteille n'était venue au monde toute cachetée, peut-être!... C'était abondamment de l'abondance.

Le plaignant. Vous étiez trop bu pour vous y connaître... Votre palais devait être métorphosé en râpe à sucre... La dalle du cou était tant soit peu avariée, mon garçon !

Le prévenu. Ce que vous dites ne me va pas à l'épaule... J'ose dire que je me connais en liquide... j'ai là-dessus ma petite amour-propre... sans comparaison j'ai bu, je bois et je boirai.

Le plaignant. Sous ce rapport vous méritez mon estime... Je sais que vous êtes une pratique flatteuse pour la consommation.

Le prévenu. Eh bien! alors, de quoi que vous voulez me faire arriver de la peine... Payez une bouteille, j'en paierai une autre, et tout sera fini.

Le plaignant. Bien sûr que ça serait de l'argent mieux placé que de le donner aux robes noires.

Le prévenu. Deux fois mieux placé... Arrosonsnous le torse et chantons comme deux petits amours de pochards :

Le vin à quinz' sous Met sens d'ssus d'ssous !

Le plaignant. Eh! donc!... Vive la joie, l'amour et la galette!...

M. le Président. Taisez-vous donc un peu tous les deux!... (au plaignant) : Vous vous êtes porté partie civile.

Le plaignant. Ehben! quoi!... je me déporte!...

M. le Président. C'est votre droit... seulement vous paierez les frais.

Le plaignant. T'es-t'un bon garçon, Baptiste !

Le prévenu. T'en es-t'un autre!

Le marchand de vins et sa pratique s'en vont bras dessus, bras dessous, et on les entend au loin chanter en chœur dans le couloir :

Le vin à quinz' sous Met sens d'ssus d'ssous !

On remarque au banc des prévenus , un homme petit , d'une figure étiolée, l'œil éteint et la barbe longue. Il est porteur d'un habit noir encrassé , et dont les boutonnières effilées attestent les longs services.

M. le Président. Blaiseau, levez-vous. Vous êtes prévenu du délit de vagabondage. ...Quelle profession exercez-vous ?

L'homme à V habit noir. Homme de lettres.

M. le Président. C'est une profession équivoque que prennent souvent assez volontiers ceux qui n'en ont pas d'autres, pour masquer une position peu honorable. Vous n'avez pu indiquer un domicile.

L'homme à Vhabitnoir. Le monde estma patrie, le soleil est mon père , la nature , ma maîtresse , et les étoiles sont mes sœurs... Je connais les rapports des êtres créés... Je vois dans l'avenir...

M. le Président. Je vous engage à laisser-là toutes ces billevesées, et à répondre à mes questions.

L'homme à l'habit noir. J'habite l'univers et plus particulièrement le voisinage de la place Maubert, où la nature se révèle dans toutes ses pompes et sa magnificence. Lorsque je me sens pressé par le sommeil, des femmes blanches descendent des nues, et forment au-dessus de ma tête une tente avec leurs écharpes étincelantes ; puis à mon réveil elles me servent des pommes de terre frites et s'en retournent au ciel. ( Au gendarme. JM00 jeune ami, quelle heure est-il ?

M. le Président. Cet homme a le cerveau dérangé!... (s'adressant au prévenu) Avez-vous composé quelques écrits ?... De quelles matières vous êtes-vous occupé?

L'homme à l'habit noir. Du symbolisme des idées, auxquelles j'ai trouvé une figure et des formes géométriques. J'ai écrit douze mille volumes seulement sur la configuration des vents, autant sur le chauffage économique et... (Il aperçoit au-dessous du banc d'accusation un avocat qui prend une prise de tabac.) Monsieur, oserai-je vous prier de vouloir bien... (Il prend une prise.) Votre tabac est excellent... Il a un montant délicieux... Hommes barbares, qui m'avez enseveli vivant dans une bouteille... qu'avez-vous fait de mes bottes ?...-

M. le procureur du roi, arrêtant le prévenu qui se dispose à continuer, conclut, attendu l'état apparent de démence, à ce que Blaiseau soit renvoyé de la plainte, et mis à la disposition de M. le préfet de police ; pour l'état de ses facultés, être examiné par les hommes de la science-

Le tribunal fait droit aux conclusions de M. le procureur du roi.

Blaiseau au gendarme qui l'entraîne hors de la salle d'audience : Homme de lettres!... inventeur des omnibus... Je fixe le disque du soleil!... J'ai faim !... Prêtez-moi vos bottes pour m'en retourner au ciel!...

Imprimerie d'AMÉDÉE Gratiot et O, rue de la Monnaie, 11.

Page 1