‹ La CorrectionnelleChapitre 22 sur 231 · M VOL AC BONJOUR · texte numérisé non relu

M VOL AC BONJOUR

Une dame âgée, ridée , éreintée, mais caparaçonnée avec recherche, se présente à la barre tenant à la main un ridicule. Elle dépose en ces termes.

« Je me nomme Agathe-Céliane Bureau, je suis âgée de 56 ans, et demoiselle. Le 20 octobre dernier, trois heures sonnant, je sortis de chez moi pour aller faire un tour de promenade aux Champs-Elysées. J'étais parvenue à peu près à la hauteur du quartier Beaujon , lorsqu'un jeune homme, bien vêtu du reste, et dont l'extérieur, les manières et la politesse ne pouvaient inspirer aucune défiance, s'approcha de moi et me salua. Montrant le prévenu, c'était monsieur que voici. — Eh! bonjour, belle dame, dit le jeune homme; puis il me demanda des nouvelles de ma santé et me fit beaucoup de compliments. J'étais aussi surprise qu'étonnée. Monsieur ajoute : «Comment, belle dame , vous ne me remettez pas ? — Pas distinc-

tement. — C'est singulier, dit le jeune homme; nous nous sommes pourtant vus plusieurs fois dans le monde; cherchez bien, belle dame. — Chez M. Ferrada, peut-être? — Non, belle dame. — Chez M. Bardou, peut-être? — Non, belle dame; c'est particulier que vous ne vous souveniez pas que c'est chez... — Bon, lui dis-je, chez madame veuve Bridard. — Précisément, belle dame... Y at-il longtemps que vous n'avez vu la chère dame ? — Voilà bientôt trois ans qu'elle est morte. — Ah ! mon Dieu! quel événement terrible! ., une femme si bien conservée jusque-là... quel malheur pour ses enfants ! — Mais elle n'avait pas d'enfants. — Oh ! pardonnez ; maintenant qu'elle est morte , ça ne peut pas lui faire de tort... mais elle avait eu, de son vivant, deux enfants avant son mariage avec M. Bridard. — Que m'apprenez-vous là?.... M. le Président. Enfin l'accusé, en se servant

de chacune de vos réponses, s'arrangea de façon à vous faire croire qu'il connaissait beaucoup la personne dont vous lui parliez.

Mlle Cëliane. C'est précisément ce que j'ai pensé depuis... Enfin, monsieur, après une longue conversation, comme je prenais une prise de tabac, car il est bon de vous dire que je fais usage de tabac en poudre, seulement à cause de mes yeux, l'accusé considérant attentivement ma tabatière en vermeille s'écria : « Ah ! mon Dieu, belle dame!... Mais c'est la tabatière de feu madame Bridard ; est-ce que la défunte vous la laissa?...» Je lui dis qu'elle était bien à moi. Il me répondit: « Voilà qui est original! » Et il me demanda à s'assurer par ses yeux que ce n'était pas la tabatière de feu madame Bridard. Il prit la tabatière dans ses mains, l'examina, puis il se mit à courir de toutes ses jambes. Je n'eus que la force de crier, et on parvint à arrêter mon voleur.

L'accusé. Elle ne sait ce qu'elle dit, cette vieille madame Putiphar... Je rougis quand je pense aux propos qu'elle m'a tenus,... même, elle m'offrait sa fortune, si je voulais prendre son cœur.

Mlle Céliane. Ah! l'abomination de jeune homme!... Je suis demoiselle, messieurs... Je suis demoiselle!... voilà 55 ans que je la suis... c'est une affreuse calomnie...

En présence des déplorables antécédents de l'accusé, déjà repris de justice, ce système de défense devait échouer auprès des magistrats. En conséquence, Hubert a été condamné à cinq ans d'emprisonnement, attendu son état de récidive.

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