‹ La CorrectionnelleChapitre 215 sur 231 · MADAME PIFFARD · texte numérisé non relu

MADAME PIFFARD

Une femme pourvue d'un nez incommensurable se présente devant le tribunal.

M. le Président. Comment vous nommez- vous ?

La dame. Femme Piffard, née Long. (Bruyante hilarité dans l'auditoire. )

M. le Président. Vous avez porté plainte en voies de fait contre le nommé Lardichon ; expliquez les faits au tribunal.

La dame Piffard. J'étais allée à la fête de Belleville avec madame Percier, ma voisine. L'envie nous prit d'entrer au cirque olympique de M. Butor, sans penser que nous étions exposées à en rencontrer un une fois dedans. Cela ne manqua pas. A peine étions-nous placées , qu'un individu fort grossier, qui était derrière nous avec une espèce de femme , se mit à crier : « A la porte le nez ! à bas le nez ! » Moi, qui ne me suis jamais laissé conduire par cette partie, je me retourne et je dis au particulier : « Voulez-vous me faire l'amitié de me dire j de quel nez vous voulez parler ? » Il me répond \ insolemment: « Eh, parbleu ! du vôtre, madame j Nez-Grand ! » Je réplique : » Vous êtes un polis- j son; mais, avant tout, je ne suis pas née Grand, ; mais bien née Long ; et si mon nez vous porte om- . brage, j'en suis très fâchée ; je n'irai pas le mettre

dans ma poche pour vous faire plaisir. » A ces mots , l'individu se met à me débiter mille vilénies, m'assure qu'il va me moucher si je l'empêche de voir; car il faut vous dire qu'il se plaignait de ne voir pas plus loin que mon nez.

Le prévenu, avec ironie. Merci, c'est une assez belle portée... Mais ça n'est pas ça, mon président ; vous allez voir que je n'avais pas tort. Ma femme est enceinte , et la moindre chose fait impression sur elle. Aussitôt que nous fûmes assis , elle s'écria : « Oh ! le vilain nez ! » Je voyais que ce pif ne lui sortait pas de la tête ; voilà donc que la peur me galope et que je commence à craindre que son fruit ne naisse avec un pied de nez. En conséquence , je prie madame Piffard de sortir, en lui disant que son nez ne me revenait pas du tout.

M. le Président. Vous vous êtes oublié jusqu'à la frapper.

Le prévenu. Je lui ai donné une pichenette sur le nez.

M. le Président. Il était plus simple de faire sortir votre femme.

Le prévenu. Certainement ; mais , voyez-vous bien, ma femme ne voulait pas se retirer... elle me disait au contraire qu'elle avait des envies de mordre le nez de madame Piffard.

Madame Piffard. Vous bridez votre veau , mon cher homme ; je peux dire que vous nous donnez là de sottes raisons , car je n'ai pas remarqué que votre femme fût enceinte.

Le prévenu- C'est qu'alors vous n'aviez pas plus de nez que rien du tout; car sa grossesse est aussi visible que votre nez au milieu du visage.

M. le Président. Ce n'était pas d'ailleurs un motif pour frapper la plaignante.

Le prévenu. Fallait-il donc laisser pousser la colonne Vendôme entre les deux yeux au marmot de mon épouse ?

M. le Président. Ne pouviez-vous pas au moins en faire l'observation à madame Piffard ?

Le prévenu. C'est aussi ce que j'ai fait ; mais elle s'est vexée comme dans ce moment ; ce qui fait que je lui ai envoyé délicatement une nouvelle croquignolle.

Madame Piffard. Bien obligée ! il m'a régalée de coups de talon de botte.

Le prévenu. Oh ! bien légèrement. Que n'avezvous aussi un nez moins ridicule ?

Lardichon est condamné à 25 francs d'amende.

Imprimerie (I'ameuêe Gratiot et C«, run de la Monnaie, ti.

MAUTIMil, RUE DU COQ SAIIVT-IIO^OR Ét 4.

Page 1