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LES MAUVAISES LANGUES

« Mam' Giffaut!... mam' Turdane!... où êtesvous, m'sieu Grivois?... passez donc par ici, m'sieu Jaladon!... Vous arrivez bien tard, m'sieu Droguin!... Voyez donc si celte mam' Tartisson viendra! »

Ainsi s'écrie une petite femme vive et frétillante malgré son embonpoint des plus florissants ; c'est la dame veuve Gradivaux. Elle s'agite, va, vient, se tourmente, et parait non moins occupée qu'un général qui, le moment d'avant la bataille, inspecte ses troupes, les range et aiguillonne leur courage. D'un autre côté, on aperçoit un groupe compact composé de cinq ou six commères embéguinées, en tête desquelles on remarque la dameGuilloteau, femme sèche, dont les traits anguleux prêtent à sa physionomie quelque chose de dur et de menaçant. A voir les œillades hautaines que la dame Gradivaux lance sur ce groupe, on devine aisément que c'est le camp ennemi. L'attitude fière et martiale des deux partis annonce que la lutte sera chaleureuse. Après l'appel des témoins, ceux-ci sont invités à sortir de l'audience. La dame Gradivaux, seule alors en présence de sa redoutable adversaire, perd visiblement de son assurance; néanmoins, elle recueille toutes ses forces, et ayant déclaré ses nom, prénoms et qualité, elle continue en ces mots:

« Rien n'est affreux comme une méchante langue, et, sur ce point là, mam' Guilloteau ne laisse rien à désirer. Voilà trois ans, vienne la Toussaint prochaine, que je suis veuve et bien veuve de défunt Gradivaux, de son vivant officier de bouche ; le pauvre cher homme, je puis dire qu'il ne négligea rien pour rendre à sa femme la vie douce comme un caramel. Aussi, il a droit à tous mes regrets et Dieu veuille avoir son âme. Il n'est personne, jusqu'à présent, qui ne m'ait toujours rendu les honneurs qui sont dus à une femme légitime et respectable, car je puis dire que je la suis. Mais on ne saurait forcer tout le monde à nous estimer et il se trouve toujours des envieux. Mam' Guilloteau, donc, s'est avisée de trouver à redire dans mon union avec feu mon pauvre Gradivaux. Elle a fait courir le bruit, dans tout le voisinage, que je n'avais jamais été mariée avec lui et que le nom de Gradivaux; qui m'est cher, n'était pas le mien. C'est une atroce calomnie. Voici un papier comme quoi Gradivaux fut mon époux et comme quoi je fus son épouse. (La plaignante fait passer sous les yeux du tribunal un extrait du registre des actes de l'état civil.)

Mam' Giffaut , premier témoin. Madame Guilloteau est, sans comparaison, un aspic ; bien malheureux qui passe par sa langue... Sans compter

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que c'est la femme la plus bavarde du quartier, et qu'avec elle il n'y a jamais deux mots à placer.

Madame Guilloîeau. Allez ! vous n'avez pas la pépie non plus.

Mam' Giffaut. Il faut toujours que vous soyez à dragonner votre monde..

M. le Président. J'engageide témoin à déposer sur lès faits qui lui sont connus.

MarrC Giffaut. Madame Guilloteau m'a dit, parlant à moi. Vous ne savez pas ?... cette madame Gradiveau qui fait sa fière,et qui se donne des airs de veuve... Eh bien! elle n'était pas mariée avec Gradivaux... , ça n'était qu'un mariage à la détrempe.

ManC Turdane. Madame Guilloteau vint me trouver un jour en me disant : Quelle horreur, ma chère ! la Gradivaux qui voulait se faire passer pour une honnête femme ! Comment trouvez-vous cela !... Une femme qui vivait en concubinage avec son époux , c'est révoltant !

M. Grivois est appelé ; c'est une espèce de femmelette, petit, remuant, et à la parole abondante. Messieurs, dit-il, je suis connu pour savoir un peu les affaires de tout le monde.

M. le Président. C'est une- triste réputation que vous avez-là.

M. Grivois. Que voulez-vous?... tous les bruits du quartier viennent me trouver... Le ciel m'est bien témoin que pour ma part je ne donnai jamais un coup de langue à quiconque , à plus forte raison à cette bonne dame Gradivaux que j'estime , que je respecte, car enfin une femme n'est pas pendable parce qu'elle a anticipé sur le mariage , et qu'elle a pris le nom de son mari avant que d'en avoir la permission de M. le maire... Heu ! heu !

M. le Président- On ne vous demande pas tous ces renseignements.

M. Grivois. 0 mon Dieu!... ne croyez pas que ce que j'en dis soit pour affliger cette excellente madame Gradivaux , que je chéris de tout mon cœur... La pauvre dame!... on dirait que tout le monde est ligué contre elle... Il n'y a pas jusqu'à son propriétaire qui n'ait eu la cruauté de faire saisir dernièrement ses meubles,

M. le Président. Tous ces détails-là sont étrangers aux débats.

M. Grivois. Je le sais, et c'est'pour cela que je m'en abstiens. Nous parlions, je crois, de la dame Guilloteau... encore une dont la langue va toujours.

• Madame Guilloteau. Tiens, le petit margajat qui mesure les autres à son aune!

M. Grivois. A son mètre, s'il vous plaît! car les anciennes mesures sont abolies.

M. le Président. Veuillez nous dire ce que vous savez des faits imputés à la femme Guilloteau.

M. Grivois. Madame Guilloteau, que je rencontrai un matin dans l'escalier, me dit : J'ai uu cancan, M. Grivois. — Oh! dites-moi ça, madame, lui dis-je. — Vous connaissez bien, repritelle, madame Gradivaux? — Parbleu ! cette excellente dame qui est toujours en discussion avec sa portière? — C'est cela fnêrae, ajouta madame Guilloteau; eh bien! elle n'a jamais été mariée avec feu Gradivaux ! — Pas possible ! — C'est tout comme j'ai l'honneur de vous le dire ! » J J'ai eu tort de croire trop légèrement madame Guilloteau.

M. Jaladon. Madame Guilloteau et madame Gradivaux sont ensemble comme chien et chat, et ni l'une ni l'autre ne laissait passer une occasion de donner un coup de patte. Tant y a, que madame Guilloteau m'est venue conter que madame Gradivaux n'avait jamais reçu le sacrement du mariage, et qu'elle avait vécu dans le libertinage avec son défunt. Madame Guilloteau m'a ajouté qu'elle était certaine qu'avant d'être avec Gradivaux, vous aviez eu des rapports avec le 35e de ligne, où vous étiez blanchisseuse de fin pour les soldats.

Madame Guilloteau. Saint Babillard ! je n'ai pas dit un mot de cela.

M. Jaladon. Vous invoquez là un saint qui me fait bien l'effet de ne guérir d'aucun mal.

Madame Guilloteau. Tous êtes un faux témoin , M. Jaladon !

M. le Président. Pourquoi alliez-vous répandre dans tout le voisinage que la dame Gradivaux n'avait pas été mariée?

Madame Guilloteau. Je ne suis pas la seule à le dire, malheureusement.

M. le Président. Nous savons par les renseignements fournis que la dame Gradivaux a été mariée à la date du 1 6 mai 1 83 1 .

La dame Guilloteau. Ah! la malheureuse ! elle était avec Gradivaux depuis 1825 !

Le tribunal, attendu que la femme Guilloteau a tenu des propos de nature à attirer un blâme sur la femme Gradivaux, condamne la prévenue à 50 francs de dommages-intérêts et aux dépens.

Imprimerie iI'Amédee Gi-.atiot et O, rue de la MoDDaie, 11.

JiARTINOS, RUE DU COO SAINT HONORË, 4,

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