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LA BATAILLE DE CASSES

Filoseau et Lambinel, deux honnêtes bourgeois du Marais sont en présence. Tous les deux ont passé l'âge d'aimer ; et cependant le petit dieu malin ( style olympien ) décochant a l'un et à l'autre un trait de son arbalète, est parvenu à émouvoir les deux barbons et à les rendre sensibles aux charmes un peu rudaniers de mademoiselle Jeannette, soubrette rebondie, vive et madrée. Au reste, tous les deux sont célibataires ; ce qui constitue tout d'abord une présomption assez défavovorable au sujet de leur mœurs.

Filoseau. Je viens me plaindre de Lambinel qui m'a bàtonné jusqu'à me rompre les os.

Lambinel. J'accuse Filoseau de m'avoir roué de coups.

M. le Président. Cela n'est pas très clair ; et si chacun de vous a été battu par l'autre , de quoi vous plaignez-vous tous deux ?

Filoseau. 'Si j'ai frappé c'était dans le cas de légitime défense.

Lambinel. Je voulais seulement repousser la force par la force.

M. le Président. Il n'y aurait pas eu d'agresseur à vous entendre.

Filoseau. Pardon , M. le président ; c'était Lambinel.

Lambinel. Je vous demande bien pardon ; c'est Filoseau qui a commencé.

M. le Président. Voyons , Filoseau , racontez les faits au tribunal.

Filoseau. J'ai été assommé sans raison par Lambinel; voilà le fait.

M. le Président. Et vous, Lambinel , qu'avezvous à dire ?

Lambinel. Filoseau m'aurait fait périr sous le bâton, si l'on ne se fût jeté entre nous deux; voilà.

M. le Président. Il est bien évident jusqu'ici que vous avez des torts mutuels... N'y a-t-il pas des témoins ?

Filoseau. Je demande que la petite Jeannette soit entendue.

Lambinel. Je supplie le tribunal de vouloir bien entendre mademoiselle Jeanneton.

M. le Président fait appeler Jeannette Dravinet, dont le témoignage est invoqué par les deux parties.

M. le Président. Vous connaissez Filoseau et Lambinel?

Jeannette. Les deux vieux?.. .Ne m'en parlez pas : je les ai toujours sur mes talons. Je ne puis faire un pas que l'un d'eux ne s'en vienne me cajoler, et souvent tous les deux à la fois, comme le jour où ils se sont si bien chamaillés pour moi...

M. le Président. Racontez au tribunal l'origine de la querelle.

Jeannette. Bien volontiers, et vous pourrez dire que vous savez la chose de première main, car c'est sous mes yeux que la bataille a eu lieu. Un jour j'étais allée promener le petit mioche à Madame, et j'étais assise sur un banc de la place Royale, lorsque M. Filoseau vient s'asseoir à côté de moi et se met à m'enjôler. Je me dis à part moi : Ecoute voir s'il pleut, mon pauvre cher homme ; certainement que s'il n'y avait que toi et moi au monde... Enlin, suffit!... Voilà donc que pendant que celui-ci fignolait, M. Lambinel s'était assis à ma gauche, et m'enfonçait, tant qu'il pouvait, son coude dans le cœur. Je connais ce vieux jeu, et je lui dis : « Finissez donc, Monsieur; à qui pensez-vous vendre vos coquilles? » M. Filoseau s'aperçut de cela, et dit à M. Lambinel que c'était fort malhonnête, et qu'étaut le premier arrivé, il avait le droit d'être seul avec moi. .. Voyez-vous, le vieux scélérat! M. Lambinel se fâcha, et on se dit de gros vilains mots. Pendant ce temps, mon mioche se sauvait, et je courus pour le rattrapper. Un moment après, je me retourne, et je vois les deux vieux qui se donnaient de bons coups de cannes, et pin ! et pan ! l'un parait , l'autre tapait : c'était comme aux combats des Funambules, excepté que c'était pour de vrai. Je n'ai jamais vu deux enragés de ce poil.

M. le Président. Ainsi vous ne pouvez dire quel est celui qui a, le premier, porté des coups à l'autre ?

Jeannette. Oh ! ils ne se sont pas épargnés tous les deux, et je crois qu'ils ont commencé ensemble.

Plusieurs témoins succèdent à mademoiselle Jeannette ; mais tous sont arrivés trop tard : la lutte était déjà engagée.

M. le Président. Vous voyez qu'il est impossible d'établir quel est celui de vous qui a pris l'initiative. Il résulte bien évidemment que vos torts se sont suffisamment compensés.

Filoseau. Le mal d'autrui ne guérit pas le mien.

Lambinel. Je n'ai pas mal dans les côtes de Filoseau , mais bien dans les miennes.

Le tribunal met fin à la récrimination en renvoyant les deux adversaires du procès, et en les condamnant solidairement aux dépens.

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