LE TÉMOIN MALGRÉ LUI
M. le Président interpelle pour la troisième fois le nommé Guillaret; mais celui-ci fouille toujours avec anxiété dans ses poches et ne paraît prêter aucune attention aux questions qui lui sont adressées.
M. le Président, d'une voix forte. Guillaret, je vous invite à décliner vos prénoms , profession et domicile.
Guillaret, s'interrompant dans ses réflexions. Allons, bon... voilà que je ne puis parler ; j'ai oublié mes lunettes.
M. le Président. Vous pouvez bien répondre sans le secours de lunettes.
Guillaret. J'ai mes réponses dans ma poche... je suis muet si je n'ai mes verres... Ah ! le Ciel soit loué , les voici !
N'ayant plus de motif pour garder le silence , Guillaret place méthodiquement ses lunettes sur son nez, et, tout en répondant aux questions préalables de M. le Président, il déploie une espèce de mémoire, et attend de nouvelles interpellations.
M. le Président. Pivert est prévenu de mauvais traitements envers Mulet ; dites ce que vous savez de l'affaire.
Guillaret , lisant. « La vérité est indestructible ; elle doit toujours prévaloir sur le mensonge et l'hypocrisie. Les hommes sont nés astucieux... »
M. le Président, l'interrompant. Vous lisez, je crois, votre déposition ?
Guillaret. Ce sont quelques petites idées que j'ai couchées sur le papier à propos de l'affaire.
M. le Président. La loi s'oppose formellement à ce qu'une déposition soit écrite à l'avance ; ainsi je vous engage à mettre de côté votre mémoire.
Mac h non, rue du Cot^ >Sf Honore , 4-
Guillaret. Alors je ne sais rien de l'affaire de Pivert.
M. le Président. Cependant vous étiez présent lorsque la scène a eu lieu.
Guillaret, continuant à lire. « ...nés astucieux, et leur éducation tend à développer encore leur penchant à la fraude. »
Al. le Président. Je vous ai déjà dit que vous ne pouviez pas lire votre déposition.
Guillaret. Alors, j'ai le regret de vous répéter que je ne sais rien.
Al. le Président. Vous pouvez bien, sans doute, rapporter les faits dont vous avez été témoin, sans qu'il soit besoin de vous aider de notés écrites.
Guillaret, lisant toujours. «Un philosophe a dit : « Si la vérité était proscrite de la terre... »
Al. le Président. Mettez donc votre factumdans votre poche et répondez.
Guillaret. Je ne sais rien que ce qui est consigné dans cet écrit.
M. le Président. Avez-vous vu, oui ou non, Pivert maltraiter Mulet?
Guillaret. Je n'ai rien vu.
M. le Président. Vous étiez cependant sur les lieux.
Guillaret.'Ne m'interrogez pas : je ne sais rien.
M. le Président. On ne saurait vous contraindre à parler si vous ne le voulez. Cependant, s'il est démontré que v ous refusiez d'éclairer la justice, le pouvant, je dois vous avertir que la loi punit le refus de témoignage.
Guillaret. Mais, aussi, pourquoi la justice n'empèche-t-elle de parler?
M. le Président. Ce n'est pas vous refuser la liberté de parler que de vous ôter celle de lire votre déposition. Encore une fois, vous étiez sur les lieux et vous avez été témoin des violences de Pivert.
Guillaret. Si vous m'aviez permis de lire mon ouvrage, vous seriez demeurés convaincus que je n'ai rien vu de la scène dont vous parlez. J'étais fort tranquillement aux Champs-Elysées pendant qu'on se battait dans la rue Ponthieu.
M. le Président. Mais, alors, comment se faitil qu'on vous ait cité comme témoin?
Guillaret. C'est ce que j'ai l'honneur de demander à M. Mulet, à la page 63 de mon mémoire. J'aime à croire qu'il répondra à ma question, comme s'il avait entendu la lecture de mon ouvrage.
Le sieur Mulet. Vous plaisantez sans doute, mon bonhomme.
M. le Président. Comment une semblable méprise a-t-elle pu être commise?
Le sieur Mulet. Attendez donc... en effet, je crois me souvenir à présent que la personne dont j'avais remarqué la présence sur le théâtre de l'événement était moins corpulente que monsieur.
M. le Président. Voilà qui est étrange ; vous n'avez pu cependant citer un témoin au hasard.
Le sieur Mulet. Voici d'où est venu le quiproquo. Lorsque je me trouvai dégagé des mains de Pivert , je n'eus rien de plus pressé que de requérir des témoins du fait. Il n'y avait personne dans la rue. Je me rappelai alors que pendant que Pivert me mesurait les côtes , j'avais vu passer un monsieur d'un certain âge qui marchait dans la direction des Champs-Elysées. Je m'acheminai vers cet endroit, et tout en cherchant mon témoin, le hasard me fit mettre la main sur monsieur que voilà. Il était occupé à regarder les tours d'adresse d'un équilibriste. « Votre nom , monsieur ? « lui dis-je. Il hésita. J'ajoutai : « C'est bien vous qui passiez tout-à-l'heure rue de Ponthieu ? » Il hésita encore, et je me dis : voilà mon homme. Comme il refusait de se faire connaître, je m'attachai à ses pas ; je le suivis jusqu'à son domicile , et je sus de cette façon qui il était.
AI. le Président. Vous voyez cependant que la personne que vous avez citée n'a aucune connaissance du fait que vous imputez à Pivert.
Guillaret. Pas la moindre connaissance.
M. le Président. N'auriez-vous pas pu le déclarer dès l'origine ?
Guillaret. Je me tuais de vous répéter que je ne savais rien.
M. le Président. Que contient alors le mémoire dont vous vous apprêtiez à nous donner lecture ?
Guillaret. Un éloge de la Vérité. C'est assez bien troussé, et si vous voulez bien permettre, je vous lirai seulement ce qui a rapport à la sainteté du témoignage en justice.
M. le Président. C'est inutile. (S' adressant à Mulet. ) N'avez-vous pas d'autres témoins ?
Mulet fait signe qu'il ne peut fournir aucun autre témoignage.
Les faits de violence n'étant pas justifiés , Pivert est renvoyé de la plainte, et Mulet condamné aux dépens.
Imprimerie iTamëdke Gkatiot et O, nie de la Monnaie, 1 1.