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ON PETIT FILS DE V AT EL

0 Vatel! que dirait ta grande âme, si, pour un moment rappelé à la vie , tu voyais dans le prétoire de la police correctionnelle Bernard Charnel et son émule Cardon venant discuter, avec ce feu sacré qui brûlait tes entrailles, sur le mérite d'un godiveauà la Sowinski.mets succulent et divin qui parait dû aux savantes combinaisons de Charnel ? Nul doute que dans le ravissement de ton cœur ta main ne plaçât sur leur front la palme glorieuse qui passa d'un jambon de Mayence sur ton illustre chef, et que, radieux de voir se conserver encore parmi nous le goût des bonnes études culinaires , tu ne pressasses sur ton sein les deux pâtronnets, disciples amoureux de ton art sublime.

C'est de la bouche même de Cardon et de Charnel que nous allons recueillir les renseignements d'un procès qui a mis en émoi toutes les cuisines de Paris.

Charnel s'exprime à peu près en ces mots : Vers la fin de 1839 , nous travaillions Cardon et moi dans l'établissement de M. Brégasse, à la barrière du Maine. A cette époque déjà je me sentais des idées pour la composition , et j'avais jeté le premier plan d'un mets encore inconnu ; c'était le godiveau à la Sowiuski. Je fis part à Cardon de mon travail et il le goûta. Quelques mois après , je rentrai chez M. Drémon, et Cardon passa au service d'un pâtissier-traiteur. Nous étions voisins l'un de l'autre. Je m'occupais toujours des perfectionnements à apporter à mon œuvre , lorsque j'appris que Cardon, de son côté, confectionnait hardiment des godiveaux à la Sowinski, et se prétendait effrontément l'inventeur de ce mets. J'allai le trouver ; je lui fis des reproches sur un plagiat qui m'enlevait le fruit de mes longues études. Cardon se moqua d'abord de moi , et soutint que le godi-

veau à la Sowinski , tel qu'il le confectionnait, était bien réellement sa propriété. Je suis prêt à prouver qu'il ment , que le godiveau à la Sowinski est de mon invention, que je suis volé, que Cardon est un plagiaire.

M. le Président. Ce n'est pas là le sujet du procès. Vous vous êtes plaint d'avoir été frappé au visage avec une cuiller à pot.

Cardon. Charnel est fou ; l'orgueil lui a tourné la tête. Je demande au tribunal la permission de lui lire un billet que Charnel m'écrivait il y a quelque temps : on verra qu'il bat la breloque. ( Cardon donne lecture du billet.)

Cette lettre est vraiment curieuse et mérite d'être conservée. En la reproduisant, nous nous garderons de rien changer à son orthographe de cuisine.

« Mon chair Cardon au jus gement de plusieurs « mets tre mon godivot à la Sovinxi, dont tu na- « vet pas eu confiance jusqu'à ce jour, doit avoire « du suc cé, jean est les poire. Fais des veaux « pour queue je réusis et je ne tablier erai pas dans « ma pros perté. Aveque de la noi muscate, il est « excellent ; ça lui donne un fon dent que tu ne « conné pas encor. Tout à toi !

« Signé B. Chamel. »

Une longue hilarité succède à la lecture de cette lettre.

M. le Président à Cardon- Pourquoi avez-vous battu Chamel ?

Cardon. Il faut vous imaginer qu'il vint me trouver dernièrement : il avait l'air tout déconfit. Il me parla de son ambition, et me dit qu'il voulait absolument faire un livre ou inventer quelque chose qui fit parler de lui. Je lui répondis : « Chamel , les hommes n'ont pas plus la reconnaissance de l'estomac que celle du cœur... Us oublieront un diner bien digéré et se souviendront d'un mauvais livre qui leur sera resté sur la conscience ; ce qui me fait te dire que la gloire n'est que de la crème fouettée, qui n'a jamais nourri personne. »

Il s'approcha alors de mon fourneau, et ayant aperçu un godiveau qui mitonnait, il s'écria : « Tu m'as volé mon godiveau à la Sowinski ! » Et il me porta un coup de casserole dans les épaules... Je vous dis qu'il est fou... je me serais reproché de lui donner uue chiquenaude.

Chamel demande à répliquer et à établir la preuve que le godiveau à la Sowinski est bien sa propriété. M. le Président l'engage à fournir plu-

tôt la preuve des coups. Chamel entre clans une longue dissertation culinaire sur la préparation du mets dont il est l'auteur. Le tribunal , voyant enfin que le plaignant n'est nullement décidé à entrer dans le fond du procès , et attendu d'ailleurs qu'aucun témoin n'est cité, renvoie Cardon de la plainte.

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