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BERLUE

Une grosse couturière joufflue, courant sur la trentaine , siège avec aisance au banc des prévenus. Elle déclare se nommer Zélie Robleau. Elle a de gros yeux qui lui sortent de la tête ; son teint est animé, elle a de belles épaules, la taille un peu épaisse ; la peau de son visage est sillonnée par des sutures d'un blanc d'argent , et son cou porte les traces profondes d'un collier imprimé par la nature ou par accident; sa parole est facile, et son élocution vise à l'élégance. A chaque interpellation qui lui est adressée, la prévenue pince les lèvres et répond d'un ton précieux qu'elle en ignore.

Un monsieur maigre, élancé, une paire de bésicles bleues sur le nez et le front couronné d'un garde-vue, vient exposer qu'une dame, demeurant au sixième, sur le derrière, dans une maison de la rue Rochechouart , et de laquelle il est séparé par deux cours et un petit jardin, l'obsédait depuis longtemps de ses provocations inconvenantes. Au récit du plaignant, cette inconnue s'avisa un jour de diriger contre sa fenêtre et dans ses yeux les rayons d'un soleil ardent qu'elle recueillait malicieusement dans un miroir d'une grande capacité.

« J'ai la vue faible et affaiblie par le travail , dit le plaignant ; et comme mademoiselle recommença cet ennuyeux, manège pendant huit jours de suite, ma vue en souffrit si fort que j'ai fini par être tout à coup frappé d'une ophthalmie intense et dont je suis à peine rétabli. »

Mademoiselle Robleau. J'en ignore, M. le Président, j'en ignore! cependant je crois bien reconnaître monsieur, à présent qu'il parle de fenêtre ; j'ai tout lieu de supréposer que c'est le particulier qui se démanchait si fort à envoyer des baisers à notre maison. Faut croire qu'on lui aura donné dans l'œil. Ce n'est pas moi certainement. Du reste , j'en ignore.

M. le Président, au plaignant. Vous avez dit ' dans votre plainte que la demoiselle dont vous

« Charnel! Les hommes n'ont pas plus la reconnaissance de l'estomac que celle du coeur. ...Ils oublieront un dîner bien digéré, et. se souviendront d'un mauvais livre qui leur sera resté sur la conscience, toujours, toujours. . .»

Dessine par Gavariu

Martinon, rue du C-iq S'Honore 4-

avez indiqué la fenêtre , qui paraît être celle de mademoiselle Robleau, était une fort belle femme.

Le plaignant. Oui, M. le Président ; mais vous savez que j'ai la vue courte.

M. le Président. Regardez la prévenue ; la reconnaissez-vous pour être cette même personne ?

La prévenue, prenant un faux air de vestale, baisse modestement les yeux , fait le moulinet avec ses pouces, et secoue négativement la tête.

Mademoiselle Robleau. M. le Président , j'en ignore complètement.

Le -plaignant, écarquillant les yeux. Mais elle me parait assez belle pour être la même personne.

Quatorze dames ou demoiselles , habitantes du sixième étage de la maison occupée par la demoiselle Robleau, sont successivement entendues. Il n'est pas une d'elles qui n'ait vu le plaignant envoyer souvent à travers l'espace, et sur la pointe de ses doigts , de jolis petits baisers couleur de rose. Ces baisers s'adressaient à un petit lutin qui venait se placer à dessein à la fenêtre du carré ; mais très positivement ce lutin n'était pas la couturière rebondie qui se trouve incriminée.

Le plaignant. C'est vraiment étonnant !

Mademoiselle Robleau. Vous aviez la berlue, mon cher monsieur.

Le plaignant, ouvrant de grands yeux. Je commence à le croire, ma chère demoiselle.

Tel est aussi l'avis du tribunal , qui , renvoyant la demoiselle Robleau de la plainte, engage le plaignant à mieux établir sa plainte une autre fois, et le condamne aux dépens.

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