I CŒUR BIEN PLACÉ
Un monsieur vêtu de noir et porteur de lunettes se lève en clignotant, à l'appel du nom de Regard. Interpellé par M. le président, il déclare exercer la profession de médecin oculiste, et avoir à se plaindre grièvement de la demoiselle Régine Coquardeau, rentière, sa cliente. Celle-ci est une femme sur le retour de l'âge et passablement laide.
— Messieurs, dit le sieur Regard, je suis aussi médecin-accoucheur...
La demoiselle Coquardeau, se récriant. Hah!.. qu'allez-vous laisser supposer à ces messieurs!... Oubliez-vous que je suis demoiselle, et qu'une faiblesse du genre de celle dont vous avez l'air de parler serait une honte dans ma position ?...
Le sieur Regard, sans prendre garde à cette interruption. Je m'occupe également et avec succès des pneumonies, des gastralgies, de la myopie,
de la pharyngite, de la lithrotritie, et du traitement des maladies secrètes.
La demoiselle Coquardeau. Aurez-vous bientôt fini toutes vos turpitudes ?... Mais, monsieur, songez donc que je suis demoiselle.
M. le Président. Eh bien ! voyons. Quel est l'objet du procès ? (Au sieur Regard.) De quoi vous plaignez-vous ?
Le sieur Regard. J'ai été vilipendé par mademoiselle Coquardeau.
M. le Président. Cela n'explique nullement les faits de la plainte.
Le sieur Regard. Quoique j'exerce la médecine en général, je suis médecin des dames ; c'est ma spécialité. On comprendra combien ce ministère est délicat, de quelles garanties de moralité et de discrétion un médecin de dames doit être environné.
La demoiselle Coquardeau. Ah ! M. Regard, vous n'êtes pas digne de remplir des fonctions aussi sacrées ; vous étiez né pour être médecin des armées !
Le sieur Regard. Voilà précisément de quelle façon me traite dans le public la demoiselle Coquardeau.
M. le Président. Cela n'est peut-être pas très bien ; mais au fond quel mal cela vous fait-il ?
Le sieur Regard. Mademoiselle Coquardeau ne s'en tient pas là ; elle incrimine mes moeurs ; elle m'accuse d'incontinence.
La demoiselle Coquardeau , avec sensibilité. Sera-t-il permis à une faible femme, messieurs les juges, de faire entendre les cris de sa faiblesse ?
M. h Président. Vous parlerez à votre tour. Regard, expliquez-vous plus catégoriquement.
Le sieur Regard. Mademoiselle Coquardeau était au nombre de mes clientes. Ma qualité de médecin m'avait fait le dépositaire des confidences de mademoiselle Coquardeau. Elle s'était souvent plainte à moi de la rigueur du sort qui l'avait condamnée à rester demoiselle.
La demoiselle Coquardeau , avec feu. C'est une calomnie !.. . C'est par le fait de ma volonté que je suis restée demoiselle. Les partis ne m'ont jamais manqué, monsieur !... A 18 ans, je refusai la main d'un gros-major ; à 20, un trombonne de l'Opéra soupira inutilement pour moi ; et j'avais à peine 30 ans qu'un marchand de bois de l'ile Louvier, fort connu, me fit l'honneur de me rechercher... Enfin, il n'y a pas encore six mois que M. Anastase Rroguillard me proposait une union bien faite pour flatter une femme.
Le sieur Regard. Il n'en est pas moins vrai, mademoiselle, que vous avez été la première à me proposer de devenir votre époux.
M. le Président. Jusqu'à présent le tribunal ne voit rien qui constitue des torts bien graves de la part de la prévenue.
Le sieur Regard, continuant. Je déclinai l'honneur qui m'était offert. De ce moment, mademoiselle Coquardeau me fit fermer sa porte. J'appris quelque temps après que cette demoiselle s'était rendue auprès de plusieurs de mes clientes et s'était permis sur mon compte des propos de nature à me nuire dans l'exercice de ma profession. !
M. le Président. Quels sont ces propos?
Le sieur Regard. La demoiselle Coquardeau !
aurait prétendu que j'aurais essayé auprès d'elle de moyens de séduction dont je suis incapable.
La demoiselle Coquardeau. Et la boîte de pastilles de Vichy que vous m'avez donnée, petit méchant ?
Le sieur Regard, rougissant. Ho! mademoiselle !
La demoiselle Coquardeau. Et les jujubes dont vos poches étaient toujours remplies ; croyezvous que tout cela ne parle pas , monsieur ?... Ah ! ah!... ah!... (Laprévenue se sent défaillir.)
Le sieur Regard. Bon ! voilà vos vapeurs qui
vous reprennent. Mademoiselle Coquardeau
oserai-je vous offrir des sels ?
M. le Président. Remettez-vous, mademoiselle. (Au sieur Regard.) La prévenue est-elle sujette à ces sortes d'évanouissements, ou bien serait-ce l'émotion d'un débat public ?
Le sieur Regard. Cela tient à son idiosyncrasie ; c'est précisément l'exubérance de ces vapeurs qui donne à son caractère celte teinte de sensibilité que vous avez dû remarquer... car il est bon de vous dire que ces vapeurs dont je vous parle venant à passer du côté gauche , où est le foie, au côté droit , où est le cœur, il se trouve.... enfin, voilà pourquoi la demoiselle Coquardeau est extrêmement sensible. (Rires dans l'auditoire.)
Une voix dans V auditoire. Voilà un cœur bien placé !
M. le Président, à la demoiselle Coquardeau. Etes-vous un peu remise ?... Qu'avez-vous à répondre ?
La demoiselle Coquardeau. Il est vrai que j'ai eu à me plaindre de quelques tentatives de la part de M. Regard.
Le sieur Regard. J'en suis totalement incapable.
La demoiselle Coquardeau. Ces sortes de licences sont fort graves chez un médecin ; et j'ai cru devoir en informer quelques personnes de mes amies, pour les prémunir contre des tentatives pareilles.
Quelques témoins sont appelés. La dame Sébillon vient dire au tribunal qu'elle a entendu la demoiselle Coquardeau se plaindre des privautés excessives du sieur Regard ; mais elle ajoute que , dans son opinion, elle pense que ces récriminations cachaient un dépit amoureux.
D'autres témoins déposent dans le même sens
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et font conjecturer que la cliente et le médecin n'ont pas toujours été sur le pied des hostilités ensemble.
Mais le tribunal , qui ne peut entrer dans ces considérations, déclare que la prévenue doit être renvoyée de la plainte.