HONTE ET MISÈRE
Une jeune femme est devant le tribunal. Tout dans sa contenance décèle la honte et un profond abattement. Elle ne répond qu'au nom de Julie, et refuse de faire connaître son nom de famille. Pressée enfin de répondre, elle déclare avec hésitation se uommer Julie Gautier.
M. le Président. Accusée , on vous a trouvée sur la voie publique.
Julie. J'occupais précédemment un cabinet garni dans un petit hôtel. Le maître d'hôtel m'avait renvoyée de chez lui parce que je n'avais pu lui payer le prix de la dernière nuit.
M. le Président. Vous avez aussi dérobé un pain de quatre livres la veille du jour où vous avez quitté l'hôtel.
Julie. Je devais deux pains à la boulangère qui en apportait dans l'hôtel ; elle m'avait refusé de m'en livrer un troisième si je ne lui payais les deux autres. Je mourais de faim et mon enfant aussi... mon lait était tari... Moi , je pouvais bien mourir, mais mon fils !... La boulangère avait laissé son panier sur le carré , je pris un pain. Une femme de l'hôtel me vit ; elle instruisit la boulangère de cette soustraction. J'avouai que c'était bien moi qui lui avais pris le pain, et je lui ai promis que je le lui payerais avec les deux autres aussitôt que je le pourrais... On m'arrêta parce que je refusais de me faire connaître.
M. le Président. Pourquoi refusiez - vous de livrer votre nom de famille ?
Julie. On ne le connaîtra jamais.
M. le Président. Julie Gautier n'est donc pas votre nom ?
Julie cache sa tète dans ses deux mains et d'une voix faible répond : Non !
Tout à coup une femme d'un certain âge, les traits pâles et souffrants, s'avance dans l'enceinte réservée; mais dominée par sa faiblesse et le trouble de son esprit, elle ne peut articuler une seule parole. M. le président l'engage à recueillir ses esprits et l'invite à quitter l'audience pour quelques instants.
M. le Président, reprenant l'interrogatoire de la prévenue. Julie, est-ce que vous connaissez cette dame ?
Julie, balbutiant. C'est ma mère.
M. le Président. N'êtes-vous pas mariée ?
Julie. Non, monsieur.
M. le Président. Cependant vous avez un enfant. Bien que cela ne soit pas du domaine de la justice, il est permis néanmoins de ne pas passer sous silence une faute qui paraît être la source de toutes vos autres fautes.
Julie. Oui, monsieur, c'est là la seule cause de mes malheurs... mais, de grâce, cessez, monsieur, de m'interroger. Je ne puis être responsable d'une faute à laquelle je n'eus aucune participation... Oh! je le jure à la face du Ciel; je ne suis pas coupable... (La prévenue fond en larmes.)
M. le Président. Pourquoi ne vous réclamiezvous pas de votre famille ?
Julie. Je ne le pouvais sans faire rejaillir mon déshonneur sur ma famille.
On procède à l'audition des témoins.
Après cette audition, un avocat d'office recommande l'accusée à l'indulgence du tribunal.
L'avocat du roi conclut, mais avec regret, au minimum de la peine.
Le tribunal, avant de délibérer, exprime le désir d'entendre la mère de la prévenue. Celle-ci, ranimée un peu par l'air extérieur, se présente quelques instants après.
M. le Président. Votre nom, madame ?
La dame. Véronique-Marie-Augustine de M...
M. le Président. Comment se fait-il que votre fille ne soit plus chez vous ?
Madame de M... Elle nous a quittés secrètement il y a cinq mois, sans que nous ayons jamais su le motif de sa fuite.
M- le Président. N'avez-vous pas de reproches à faire à votre fille ?
Madame de M... Aucun.
M. le Président. Ne vous êtes-vous pas aperçue que votre fille était enceinte ?
Madame de M... Jamais. Quand il serait vrai que ma fille aurait eu une coupable faiblesse, j'aurais pu gémir sur sa faute, mais non la chasser.
Le tribunal, après une courte délibération, renvoie la prévenue de l'accusation et ordonne qu'elle sera remise entre les mains de sa famille.
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