‹ La CorrectionnelleChapitre 225 sur 231 · DISPUTEZ VOUS, MAIS RE VOUS B\TTEZ PAS · texte numérisé non relu

DISPUTEZ VOUS, MAIS RE VOUS B\TTEZ PAS

M. Grolibert connaît-il le double-six ? Voilà la question.

Un menuisier d'une physionomie agréable se présente devant les juges.

« Messieurs, dit-il, j'avais l'habitude de jouer chaque soir ma partie de domino avec M. Grolibert— J'ai maintenant l'intime conviction qu'il connaît le double-six.

M. Grolibert, d'une voix d'ophicléide. Je n'ai jamais connu le double-six.

M. Alexis , premier interlocuteur. Vous connaissez le double-six ; cela n'est pas douteux.

M. Grolibert. Je proteste qu'il m'est parfaitement inconnu.

M. le Président. Il me semble que c'est un point fort indifférent dans le procès.

M. Grolibert. Toute la question du procès est là-dedans.

M. Alexis. C'est la cheville ouvrière de l'affaire; car si M. Grolibert connaît le double-six, il est bien évident qu'il est un escroc, et dans ce cas je n'ai pas tort.

M. Grolibert. Si, au contraire, je ne le connais pas, il est certain que M. Alexis n'a pas eu raison, et que je suis dans mon droit.

M. le Président. Veuillez vous expliquer plus clairement l'un et l'autre.

M. Alexis. Le soir de la querelle, je remarquai que le double-six ne me quittait pas un seul instant. Je crus un moment qu'il y avait du guignon, un maléfice ; que sais-je ? M. Grolibert brouillait toujours les dés ; je ne tardai pas à m'apercevoir, et cela à plusieurs reprises, que mon adversaire tenait toujours un dé sous son index, de telle sorte qu'en mêlant le jeu il ne le lâchait jamais, et qu'il avait soin, quand l'opération était finie, de le lancer de-

vant moi à la portée de ma main. Il m'arriva plusieurs fois de prendre le dé qui était ainsi poussé vers moi, quoique je soupçonnasse quelque fraude. C'était toujours le double-six.

M. Grolibert. Par hasard !

M. Alexis. Je me rendis compte alors des pertes continuelles que j'avais essuyées jusque-là.

M. Grolibert. Le hasard ; rien que le hasard !

M. Alexis. Impatienté par la supercherie de M. Grolibert, la colère s'empare de moi, et

M. Grolibert. Vous m'appelâtes escroc... C'est le hasard seul qu'il fallait accuser.

M. Alexis. M. Grolibert répondit à l'épithète par des voies de fait de la nature la plus compromettante.

M. le Président. Vous l'aviez insulté.

M. Alexis. Je constatais un fait. Bref, il se leva furieux, me saisit au collet, renversa tout, et m'étendit sur le carreau.

M. le Président. Grolibert vous a frappé ?

M. Alexis. J'ai dit que la manière dont il m'avait frappé était une insulte : j'ai été atteint par lui d'un coup de pied dans le bas du dos.

On appelle M. Rillon, témoin.

M. Alexis, vivement. M. Rillon, dites, je vous prie, si M. Grolibert connaît le double-six.

Le sieur Rillon. Il est certain qu'il est -probable que M. Grolibert doit le connaître.

M. le Président. Avez-vous entendu Alexis traiter son adversaire d'escroc ?

Le sieur Rillon. C'est un vain mot ; entre gens qui s'estiment, on ne se fâche pas pour si peu.

M. le Président. Il est douteux que deux personnes qui s'estiment se traitent de la sorte.

Le sieur Rillon. Je veux dire deux personnes qui s'aiment.

M. le Président, souriant. A la bonne heure, si vous voulez parler de gens qui s'aiment et qui ne s'estiment pas... Revenons au fait. Avez-vous été témoin des coups dont se plaint Alexis?

Le sieur Rillon. A moins de les avoir reçus moi-même, je ne saurais en être plus certain.

M. Alexis. Ce n'est pas cela, M. Rillon!... Dites si M. Grolibert ne connaissait pas le doublesix.

M. le président. Rillon , allez vous asseoir. Huissier, appeliez un autre témoin.

Le sieur Brachet, deuxième témoin. J'ai vu Grolibert qui étrillait Alexis.

M. le Président. Savez-vous ce qui pouvait porter Grolibert à maltraiter Alexis?

Le sieur Brachet. Ma foi, non. Ils criaient tous les deux : « Vous connaissez le double-six ! — Je ne connais pas le double-six ! » A vrai dire, je ne peux pas supposer que deux hommes s'échignent pour le double-six ; ce qui me fait vous dire que je ne sais rien du motif de la querelle.

M. le Président. Avez-vous entendu qu'Alexis ait insulté Grolibert ?

Le sieur Brachet. Nullement... Si je l'avais entendu, je le dirais tout de même.

Le sieur Vérillot , troisième témoin. Le plus clair de l'affaire, c'est qu'Alexis a reçu quelque part un coup de pied... Quel coup de pied !

M. le Président. N'avait-il pas auparavant appelé Grolibert escroc ?

Le sieur Vérillot. Peut-être bien... je n'assurerais pas que non.

M. le Président. Vous devez savoir si vous avez entendu le mot escroc sortir de sa bouche.

Le sieur Vérillot. Eh bien! il l'avait appelé escroc !

Le sieur Vérillot retourne à sa place pendant que le sieur Muneret, autre témoin, s'avance vers le tribunal d'un pas grave et mesuré. Interrogé sur sa profession, le sieur Muneret répond :

« Je m'occupe de la paix universelle. »

M. le Président. Cela ne constitue pas une profession.

Le sieur Muneret. Cela constitue pour moi une occupation de tous les jours. Je cherche à établir la fraternité parmi les hommes.

M. le Président. Avez-vous été témoin de la querelle?

Le sieur Muneret. C'est moi qui suis allé chercher la garde... (rire général). La paix est le plus précieux de tous les biens. Le premier devoir de l'homme en société, c'est d'aimer son semblable...

M. Grolibert, d'un ton goguenard. Cette maxime n'est pas neuve.

Le sieur Muneret. Elle est du moins consolante.

M. Alexis. Parlez sur le double-six.

M., le Président. C'est inutile. (Au sieur Muneret). Alexis a-t-il injurié Grolibert?

Le sieur Muneret. Je ne puis rien affirmer à cet égard. Il est positif seulement que l'un et

l'autre ont oublié ce principe qui fait une loi à l'homme de chérir son semblable.

La liste des témoins étant épuisée, le tribunal se retire pour délibérer, et rentre en séance un moment après. Grolibert, attendu que les torts d'Alexis constituent au profit du prévenu des circonstances atténuantes, est condamné seulement à 1 6 fr. d'amende.

LES ECREVISSES.

Létrillot est un grand gaillard d'au moins six pieds, tout en jambes et vêtu d'un bourgeron court. Il a de gros yeux ronds, fixes; un nez d'une taille démesurée, et percé de deux narines profondes qui le font ressembler à un buffle essoufflé. Sa bouche, légèrement fendue, semble se sourire à elle-même. Cependant Létrillot contracte ses lèvres et fait une moue disgracieuse au moment où il renouvelle sa plainte en ces termes :

« J'étais un soir, à la fraîche, sauf vot' respect, le long du canal de l'Ours. Ma tante, respectable femme, est ici à l'audience Voulez-vous l'entendre, M. le Président? Ce n'est pas pour dire, mais elle a une fameuse boule, ma tante ; elle vous expliquerait furieusement bien la chose.... Voulezvous ? Je vas l'appeler Ma tante ! Ma

tante !

M. le Président. Expliquez-vous vous-même, et sans commentaire.

Létrillot. Ma tante aime beaucoup les écrevisses, et vous pensez bien que je fais tout pour lui plaire Elle a de bonnes rentes, ma tante.

M. le Président. Vous vous êtes plaint qu'étant sur le bord du canal de l'Ourcq pour pêcher des écrevisses, une jeune fille qui passait vous aurait pris par les jambes, et vous aurait fait tomber dans l'eau.

Létrillot. Comme vous vous faites l'honneur de me le dire, M. le Président. Si bien que ma tante fut forcée de se passer d'écrevisses ce jourlà : c'est régalant de se passer de ce qu'on aime !...

M. le Président, s'adressant à la prévenue. Qu'avez-vous à répondre ?

La file Lechanleur. Avec quatre paroles et demie je vais vous conter l'affaire. Nous passions, Désirée Mortellot et moi, sur les bords du canal ; nous revenions d'attacher des gerbes. Voilà que nous apercevons l'imbécile que vous venez d'entendre qui avait les pieds sur la chaussée et la tète

dans l'eau ; il avait l'air de prendre un potage avec une fourchette!.... C'tte bêtise!

Létrillot. Je péchais des écrevisses avec une fourchette.

La fille Lechanleur. Si c'est possible ! On prendra bientôt les hannetons avec une cuiller!

Tant y a que nous crûmes bien que ces grandes jambes étaient mises de travers pour nous empêcher de passer.

Létrillot. Je vous réitère que je péchais des écrevisses.

La fille Lechanleur. Ça n'empêche pas que vos jambes nous coupaient le chemin, et que ça ne nous rendait pas très contentes de passer par dessus.

Létrillot, distrait. Vous dites qu'elle n'aime pas

les écrevisses, ma tante ? (Létrillot retire de la

coiffe de sa casquette plusieurs écrevisses.) Tenez, en voici de toutes fraîches que j'ai pèchées ce matin, et que je lui garde pour son souper.

M. le Président, à la prévenue. Enfin comment vous y prîtes-vous pour faire tomber Létrillot dans le canal ?

La fille Lechanleur. Pour dire vrai, je n'en sais rien. Ce qu'il y a de bien certain, c'est que ce grand dadais s'est laissé tomber dans l'eau, et qu'il nageait comme un chien de plomb.... Si on ne lui avait pas allongé une perche, il buvait un fameux coup.

Létrillot. C'est bien malin J'avais la tête en

bas, vous m'avez pris par les jambes ; la têfe a entraîné tout le reste.

La fille Lechanleur : Ah mon Dieu!.... ce n'est pas moi qui voudrais la mort du pêcheur!

La tante Létrillot se présente, et raconte d'une manière fort prolixe comment son neveu faillit devenir victime de l'espièglerie de la fille Lechanteur.

M. le Président. Vous n'étiez pas sur les lieux ; comment se fait-il que vous rendiez compte d'un fait dont vous n'avez pas été témoin ?

La tante Létrillot. C'est tout de même ; mon neveu m'a raconté comment ça s'était passé.

Désirée Mortellot est ensuite entendue. Sa déposition ne laisse aucun doute sur le fond de l'intention de la fille Lechanteur : celle-ci , en écartant les jambes de Létrillot, voulait se faire un passage et non précipiter le pêcheur dans le canal.

En conséquence le tribunal , attendu les circonstances de la cause , renvoie la fille Lechanteur des fins de la plainte.

Impriment d'AMÉDÉE Ghatiot et O, rut (iola Monnaie, il.

HÀRT1N0N, RUE DD COQ-SAMT-HOSORÉ, 4.

LE CAOUT-GHOUC EST DiNS TOUT.

Qui n'a pas admiré les innombrables applications qu'a reçues de nos jours le caout-chouc? Il entre dans tout. Nous avons les bretelles en caout-chouc, des souliers et des habits en caout-chouc, de l'encre au caout-chouc , des plumes en caout-chouc. Très prochainement on pavera les rues en caoutchouc ; on fera du pain en caout-chouc; nous aurons des danseurs et des journalistes en caoutchouc, sans compter les applications non moins surprenantes que nous sommes appelés à voir se réaliser avant peu... 0 caout-chouc, universel caout-chouc ! que ton utilité est grande et merveilleuse! En attendant cette série de perfectionnements qui nous sont promis , voici que cette précieuse substance vient d'élargir le cercle de son usage par une innovation en dehors de toutes les prévisions. L'explication de celle précieuse découverte se trouve dans le procès suivant :

M. le Président. Maigret, dites ce que vous savez par rapport à l'escroquerie reprochée à Cadreux.

A cette interpellation, un monsieur d'un embonpoint monacal relève ses lunettes sur son front, cligne ses yeux, et l'auditoire de rire du contraste comique offert par le nom el l'individu. Maigret est en effet rond comme une tonne et affecte de se tenir droit comme un I.

Maigret. Je suis confiseur, et je puis dire avec quelque vanité que je jouis d'une certaine célébrité dans ma profession, autant à cause du choix et du bon goût de mes bonbons qu'à cause de la galanterie de mes devises... Le 25 juillet dernier, Cadreux se présenta chez moi. Ses manières étaient polies et son air des plus empressés. Il me salua avec la plus grande civilité, et je vis tout d'abord que j'avais affaire à quelque solliciteur. « Que dé-

sire monsieur? lui dis-je. — L'honneur de votre suffrage, me répondit Cadreux. — Monsieur serait-il candidat à ? — Pas tout à fait, reprit-il ;

c'est moi qui ai perfectionné les bàlons de sucre de pomme dans lesquels j'ai introduit le caout-chouc. — Cela ne me surprend nullement, monsieur, lui répondis-je; car, de même qu'on fait de charmantes semelles de souliers avec ce précieux végétal, il ne doit pas être impossible d'en extraire du sucre et bien d'autres choses encore... Tout dépend de la manière de s'en servir. » Cadreux se mit alors à énumérer les diverses qualités qu'acquérait le sucre par son mélange avec le caout-chouc ; il devenait, me dit-il, plus onctueux, moins irritant, ce qui rendait cette espèce de sucre infiniment précieux dans un grand nombre d'affections de la poitrine... (Rires dans l'auditoire.) Je l'avoue, je prise le caoutchouc... (nouvelle et bruyante hilarité), et je me laissai facilement entraîner par Cadreux. 11 me remit un bâton de sucre pour le déguster, et lui ayant trouvé une saveur toute particulière, je le chargeai de m'en fournir cent cinquante bâtons du poids d'un demi-kilogramme chaque. Cadreux revint peu de jours après avec ma commande. Les bâtons étaient soigneusement roulés dans des feuilles d'argent; j'acquittai la facture et Cadreux s'éloigna. Le jour même de la livraison je trouvai un grand débit de mon sucre au caout-chouc. Je m'applaudissais déjà de la découverte de Cadreux, lorsque, le lendemain , un grand nombre des acheteurs de la veille s'en vint se plaindre que ces bâtons de sucre n'étaient autre chose que de la résine... en bâton. Jugez de mon désappointement. J'avais beau protester de mon ignorance, on m'accusa de vouloir empoisonner le public... Mon établissement a été l'objet d'un décri général.

Guibou, Restan, mesdemoiselles Duvivier, Arsène et Longuerue, employés dans les magasins du sieur Maigret , rapportent les mêmes faits. — A ces témoins succèdent les dégustateurs des bâtons en caout-chouc. Ceux-ci font d'horribles grimaces au seul souvenir de la résine que Maigret leur avait vendue comme un délicieux bonbon.

M. le Président procède à l'interrogatoire du prévenu.

Cadreux ne paraît nullement ébranlé par la masse des témoignages qui s'élèvent contre lui. Il explique au tribunal qu'il se livre au commerce de la résine en bâton concurremment avec le com-

merce des sucres de pomme , et rejette sur une erreur de manipulation le désagrément dont les témoins entendus se sont plaints.

M. le Président. Pourquoi n'avez-vous pas dit cela lors de votre arrestation ? Vous avez d'abord nié que ce fût vous qui eussiez vendu les bâtons à Maigret , auquel vous aviez donné une fausse adresse. Ce n'est que lorsque votre confrontation avec les témoins a établi votre identité que vous vous êtes décidé à adopter la version que vous venez de présenter.

Cadreux. C'est la vérité. Que l'on me donne du caout-chouc, et je ferai des bâtons de sucre de pomme sous vos yeux.

M. le Président. Les gens de l'art ont reconnu que votre prétendue innovation était une mauvaise plaisanterie.

Cadreux. M. Maigret, que vous avez entendu, ne l'a pas traitée de la sorte.

Maigret. Je crois fermement au caout-chouc, moi.

Cadreux. Vous voyez que M. Maigret ne fait aucun doute sur la réalité de ma découverte.

Maigret. Le caout-chouc est divin ; il est incomparable !

M. le Président. Maigret, vous n'êtes pas ici pour faire l'apologie du caout-chouc.

Maigret. M. le Président, pardonnez cet élan; il est dû à la force de mon estime pour le caoutchouc.

M. le Président. Cadreux, vous avez déjà subi une première condamnation pour fait d'escroquerie.

Cadreux. J'ai été victime d'uue erreur de la justice. On m'avait faussement accusé d'avoir soustrait une montre. Je fus condamné malgré mon innocence ; mais j'ai souffert cette injustice sans murmurer.

Maigret. Intéressant jeune homme !

M. le Président. Vous avez subi une seconde condamnation pour faux en écriture de commerce.

Cadreux. La justice a encore à se reprocher cette condamnation ; j'ai été toute ma vie victime de l'erreur.

Maigret, visiblement attendri. Pauvre jeune homme !

M. le Président. Enfin, une troisième condamnation a été prononcée contre vous en 1835 pour escroquerie.

'VllU'.' (.«XI !<■('.> ffll'l'llM

('Vn moi, Monsieur qui ai perfectionne les bâclons de sucre 'le pomme, dans lesquels le CaouL- Chnuc

-Cela ne me surprend nullement , Mo si eu ; car ftt. îtiunne quVui fàîl tir charmantes (femelles avec ce précieux Ne6p;\;\\ il ne doit pas être impossible d'en extraire du sucre etWu d'autres encore Tous dépend de' la manière 4e s en spj'vir-.

Dessine par Gavarrri

Lith Coulon

Maigret. Jeune homme, vous n'avez plus d'excuse; vous êtes un scélérat. ( Explosion de rires.)

M. le Président. Ces rires sont aussi inconvenants que les réflexions du témoin sont déplacées. Maigret, asseyez-vous et gardez le silence.

M. le Président demande au prévenu s'il a quelque chose à ajouter pour sa défense.

Cadreux prend la parole , et dans un long plaidoyer qui lai permet de faire briller quelquefois un rare mérite d'élocution, il cherche à atténuer la fâcheuse prévention qui résulte de ses antécédents. Abordant ensuite le chef de la prévention, il renouvelle ses protestations d'innocence et insiste pour que cette déplorable affaire soit mise sur le compte de la méprise.

Cadreux est condamné à 5 ans d'emprisonnement.

Cadreux, avec feu. Le temps démontrera l'injustice de mes j uges et fera triompher le caout-chouc.

Page 1