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AVARE AMOUREUX

Monsieur Fourcheux est un usurier à pendre ! s'écrie une femme sèche et d'une maigreur extrême. — Figurez-vous, M. le Président, qu'il n'est pas un jeune homme de famille qui vienne chez lui qui n'y laisse sa laine.

M. le Président. Ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Reconnaissez-vous avoir soustrait à votre maître le brillant que voici ? Fourcheux établit qu'il était propriétaire du brillant ; comment alors ce bijou se trouve-t-il en votre possession?

La fille Dervois. Quoiqu'il ne soit pas aisé de lui tirer des plumes de l'aile, il est certain qu'il m'a fait cadeau du brillant, un jour que j'étais dans ses bonnes grâces.

M. le Président. Comment se fait-il qu'il le réclame ?

La fille Dervois. C'est tout simple. Il est tellement avare, qu'il ne donne pas un bonjour sans être tenté de le reprendre.

M. le Président. Le cadeau que vous dites avoir reçu de lui ne s'accorde guère avec l'avarice que vous lui imputez.

La fille Dervois. Le fait est que j'ai été aussi étonnée de le recevoir, qu'il a dû l'être de le faire.

M. le Président. Vous étiez au service de Fourcheux ?

La fille Dervois, se rengorgeant. Nullement, j'étais sa demoiselle de compagnie.

Le sieur Fourcheux se présente. C'est un homme de 60 ans environ. Son œil, quoique petit, est caressant et velouté ; sa flgure enluminée. Il porte une redingote extrêmement ample ; son gilet et son pantalon sont très courts. Il tient un feutre gris dans sa main.

M. le Président. Fourcheux , la fille Dervois nie positivement qu'elle vous ait soustrait le brillant que vous réclamez; elle affirme , au contraire, qu'elle le tenait de vous.

Fourcheux. Je ne fais pas de pareilles folies... c'est un brillant de prix...

La fille Dervois. C'est sans doute par vous.

Fourcheux. Je veux dire que c'est un joyau d'une grande valeur. J'y tenais à cause de quelques souvenirs qui s'y rattachent.

La fille Dervois. Il vous vient du dernier débiteur que vous avez fait mettre en prison.

Fourcheux, d'un air bénin. Cette fille ne sait ce qu'elle dit.

M. le Président. La prévenue a prétendu qu'elle tenait ce joyau de vous; que vous le lui avez donné un jour qu'elle possédait vos bonnes grâces ; ce sont ses expressions.

Fourcheux. Oh ! Monsieur le Président, c'est une calomnie... La seule idée d'une pareille faiblesse me fait tomber en confusion.

M. le Président. Fille Dervois, pouvez-vous établir d'une manière certaine que Fourcheux vous ait donné le brillant?

La fille Dervois. Plusieurs personnes ont pu le voir à mon doigt pendant que j'étais chez lui. Vous pouvez le demander aux témoins.

On procède à l'audition des témoins. Ceux-ci s'accordent tous à reconnaître l'avarice de Fourcheux. Ils déposent que la demoiselle de compagnie ne se cachait pas pour porter le brillant, qu'ils l'ont vu à son doigt, et que la prévenue répétait hautement qu'elle le tenait de la munificence de son maître. Il est impossible que M. Fourcheux n'ait pas eu connaissance de ce fait. Quant aux relations amicales qui ont existé entre la demoiselle de compagnie et le maître, sans pouvoir en administrer les preuves, ils ne font aucun doute sur l'existence de celles-ci.

Le tribunal, jugeant que le vol imputé à la fille Dervois n'est pas constant, renvoie la prévenue, et administre au sieur Fourcheux une mercuriale sévère.

Imprimerie d'AMÉntE Giiatiot el O, rue de la Monnaie, 1 1.

ilARTISOS, RUE DU COQ-S.\INT-IIO\OIIR, 4,

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