HAÏ L'AMOUR
Madame Lechagreux est une grosse rebondie, toute pleine de cette haute assurance qui caractérise les dames de Paris. Il est des occasions cependant où cette intrépidité s'évanouit, et où la Mère madame Lechagreux devient faible et peureuse comme ces vierges pâles et frêles que l'on appelle dans le drame moderne de faibles femmes. C'est qu'en dépit de son épaisse nature, et quoique marchande de marée, elle possède une délicatesse infinie et un certain atticisme dans les manières. Aussi la vaporeuse marchande de goujons a-t-elle reçu le surnom flatteur de mam' l'Arrour, quoique ses quarante-huit ans bien sonnés et son obésité établissent une notable différence entre elle et le gamin qu'on adorait à Paphos.
Mam' l'Amour, donc, les mains plongées jusqu'au coude dans les vastes poches de son tablier de soie, s'avance au pied du tribunal et dit :
« Jour de Dieu! ça n'est pas moi qu'a peur de plus méchant que moi, pourvu qu'il ne s'agisse que de chanter goguettes ; mais s'il faut se mettre les poings sur le nez, je n'en joue plus. »
M. le Président. Trêve à toutes ces réflexions; allez au fait.
Mam' V Amour. On y va tout de go. De tous les temps les gros poissons ont mangé les petits; c'était déjà comme ça du temps du roi Guillaume, et c'est encore tout de même.
La femme Vaillant. C'est-il pour moi que vous dites ça, dromadaire?
Mam' l'Amour. Nous sommes ici dans le tabernaque de la justice et je vous respecte; mais vous n'êtes qu'une guenuche.
Mi le Président. Encore une fois, de quoi vous plaignez-vous ?
Mam' l'Amour. De quoi je me plains?... Eh
bien! je vous trouve charmant, monsieur le juge... Mais si vous ne le trouvez pas mauvais, je me plains que mam' Vaillant m'appelle du nom des quadrupèdes d'Egypte.
M. le Président. Je vous demande quel est le sujet qui vous a fait citer la femme Vaillant.
Mam' l'Amour. Pour ça, c'est différent; vous pensez bien que j'ai mes raisons... Mam' Vaillant m'a menacée.
La femme Faillant.Oa croirait bien, à vous entendre, que vous n'avez pas encore la clef de vos chausses, et qu'il vous faut quelqu'un pour vous défendre... Voyez donc la pauvre petite... Est-ce que vous n'avez pas, comme moi, les poings au bout des bras ?
Mam' V Amour. Fi donc !
M. le Président. A quelle occasion la femme Vaillant vous a-t-elle menacée?
La femme Vaillant. C'est mon affaire, ça, et je vas vous expliquer la cause. II y a des gens qui fourrent leur nez partout; c'est incommode. Moi j'aime assez gobeloter, mais ça choque mon homme; ce qui fait que je suis obligée de boire en catimini. Mam' l'Amour sait cela. Aussi comme je sortais un matin du débit de consolation , j'entends la marchande d'abelettes qui criait : « Ah! si le père Vaillant la voyait! » Je me retourne et je lui dis : « Si tu as le malheur de lui en parler ! » Faut croire qu'elle n'a pas tu sa langue, car le soir mon homme m'a fait entrer en danse ; et voilà!
Mam' l'Amour. Depuis ce maudit jour mam' Vaillant ne cessait de me mettre le poing sous le menton et de me faire des menaces.
M. le Président. Que vous disait la prévenue?
Mam' V Amour. Dam ! elle me fourrait le poing sous le nez en me disant : « Mam' l'Amour, je ne te dis que ça. » Ça ne disait pas grand chose; mais ça en dit long. Puis elle recommençait son geste t£us les jours. Dans la crainte qu'il arrivât un malheur je me suis adressée à la justice, à seule fin que mam' Vaillant retienne son geste.
M. le Président. Ces menaces ne paraissent pas bien sérieuses. \\ est bien présumable que si la femme Vaillant avait été animée d'une mauvaise intention, au lieu de renouveler si souvent d'inutiles menaces, elle aurait cherché a les mettre à exécution.
La femme Faillant. Celait pour lui faire peur.
M. le Président. Votre action n'en est pas moins blâmable ; on ne doit jamais menacer personne.
Le tribunal, attendu le peu de gravité des faits, renvoie la femme Vaillant de la plainte.