L'UTILE ET L'AGRÉABLE
Serponnet et Canneton, inventeurs d'un appareil perfectionné pour la vidange des fosses d'aisance, trouvèrent expédient de faire de leur découverte l'objet d'une société en commandite, dont le capital fut modestement fixé à la bagatelle de 750,000 fr. Malgré les recommandations dont ils eurent soin d'entourer l'opération, celle-ci rencontra peu de faveur dans l'opinion publique. Sur 1,500 actions en émission, sept seulement furent souscrites par MM. Gournaud et Balleuil, marchands de poudrette à Vanvres, moyennant la somme totale de trois mille cinq cents francs. Trompés dans leurs brillants projets , les deux inventeurs renoncèrent à leur établissement ; mais tout entiers aux mécomptes qu'ils venaient d'éprouver, ils oublièrent de liquider leur société qui n'avait fait que commencer, et les sieurs Gournaud et Balleuil n'entendirent plus parler des inventeurs non plus que
des versements qu'ils avaient effectués dans leurs mains. Dans ces circonstances, et après de vaines tentatives pour retrouver Canneton et Serponnet, les deux actionnaires pipés se décidèrent à déposer une plainte collective en escroquerie contre les deux insaisissables associés.
L'affaire est évoquée aujourd'hui devant, le tribunal correctionnel ; les deux prévenus siègent au banc des accusés. Après les questions d'usage, M. le Président ordonne l'audition des témoins.
Le sieur Gournaud est entendu. Il raconte que Serponnet vint le trouver un jour, et lui parla avec les plus grands éloges de sa propre découverte, l'engageant à prendre quelques actions dans l'entreprise qu'il se proposait de fonder pour un nouveau mode de vidange des fosses d'aisance. Gournaud si; montra peu disposé à accéder aux désirs de Serponnet ; mais celui-ci ayant mis en avant des
mu
chiffres pompeux et surtout les noms les plus recommandables, comme couvrant de leur patronage l'opération projetée, Gouroaud se laissa déterminer par toutes ces considérât. ons, et souscrivit pour une somme de 2,000 fr.
M. le Président. Quels étaient les noms que Serponnet mettait en avant , pour cautionner son entreprise ?
Gournaud. Je ne me les rappelle pas très bien, mais je sais qu'il y avait bon nombre de marquis, de pairs de France... Je me souviens très distinctement pourtant qu'il cita madame la comtesse de R comme principale fondatrice ; selon Serponnet, cette dame apportait 50,000 fr. dans l'affaire , plus l'espoir d'une clientelle considérable. ( Rire général. )
Balleuil rapporte les faits de la même manière. Il insiste surtout sur les manœuvres employées par Serponnet, qui lui dit très positivement que la jolie comtesse de R , dont tout le monde connaît l'esprit et la beauté, avait pris des actions pour 50,000 fr. , et que celte dame s'était portée fort d'avoir, grâce au crédit dont elle jouissait, la clientelle de toutes les grandes administrations publiques.
Serponnet. En effet, tout cela avait été promis; mais plus tard madame la comtesse de R retira ses promesses , en alléguant des motifs de haute convenance : voilà pourquoi l'opération n'a pas eu heu.
Madame la comtesse de R J'ai été fort
étonnée d'apprendre que mon nom avait été placé sur le prospectus d'une entreprise de... de... d'une entreprise industrielle, enfin.
M. le Président. Est-ce qu'il n'y a avait pas été placé de votre aveu ?
Madame la comtesse de fi Nullement,
monsieur. J'avais reçu plusieurs lettres d'un individu que je ne connaissais pas. On me sollicitait
d'accorder mon patronage à une entreprise de
de à une entreprise industrielle, enfin. Je ne
répondis à aucune de ces lettres. On me prévint un jour qu'un monsieur désirait me parler; c'était le sieur Serponnet ; je refusai de le recevoir et le fis inviter à m'épargner des démarches qui m'élaient pénibles.
M- le Président. Ainsi vous n'aviez point promis votre concours pour l'opération dont il est question?
Madame la comtesse de R Non , monsieur.
Plusieurs autres témoins sont entendus ensuite et déposent sur les mêmes manœuvres.
M. le Président. Serponnet , qu'avez-vous fait des fonds provenant de l'émission des actions? Les livres saisis constatent bien remploi de trois cent quarante-quatre francs , mais on ne trouve nulle trace d'aucune autre dépense.
Serponnet. Le surplus a été affecté au paiement d'une partie du traitement du gérant et de l'administrateur pendant deux mois.
M. le Président. N'est-ce pas vous qui étiez gérant, et Canneton administrateur?
Serponnet. C'est par déférence pour Canneton que je m'élais résigné à occuper la gérance; je n'en avais nulle envie.
M. le Président. Vous reconnaissez que vous avez surpris la bonne foi de Gournaud et Balleuil, en vous appuyant sur un crédit imaginaire?
Serponnet. Mon avocat répondra à cette partie de la prévention.
Canneton. C'est une idée grande et généreuse que celle qui réunit dans une seule main une foule de capitaux épars et qui leur assigne un même but, une même destination, sous la responsabilité parfaitement, intègre
31. le Président. C'est surtout par une administration probe qu'on fait l'éloge des sociétés en commandite, et non par des discours.
Canneton. Il entre aussi dans mes vues de vous parler de la mienne.
Le prévenu raconte ici tous les soins qu'il a donnés à la réussite d'une opération qu'il n'hésite pas à regarder comme un grand bienfait pour la salubrité publique et la source de bénéfices incalculables pour les actionnaires. Il attribue l'échec éprouvé aux préoccupations politiques qui ont détourné malheureusement les esprits d'une entreprise vraiment utile et jusqu'à un certain point nationale-, car, dit le prévenu, sa découverte est assez belle pour faire envie à plus d'une nation étrangère.
L'avocat de Serponnet prend ensuite la parole ; mais il ne parvient point à détruire les charges qui s'élèvent contre son client. Aussi les deux prévenus sont-ils condamnés chacun à G mois d'emprisonnement, 2,500 fr. d'amende, et à la restitution des sommes reçues.
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