‹ La CorrectionnelleChapitre 26 sur 231 · AMADIS · texte numérisé non relu

AMADIS

La veuve Bicorne s'avance en pleurant au pied du tribunal et s'écrie entre deux sanglots : « Mon bon monsieur, j'avais égaré mon chat! »

M. le Président. Il n'est pas question de votre chat.

La veuve Bicorne. Et je ne l'ai pas retrouvé!... Pauvre Aïï!a.dis!.„ pourvu qu'il soie tombé en de bonnes mains !!'

M. le Président. Bépondez à mes questions : d'abord comment vous nommez-v&us ?

Laveuve Bicorne- SébaslienneColichard, femme de Pierre Bicorne, de son vivant allumeur de lampions de la ville de Paris... mort aujourd'hui depuis dix-sept ans, viennent les Bois... Mon pauvre Amadis !

M. le Président. Vous avez porté plainte contre la femme Grillard?

La veuve Bicorne. Oh! la vipère!... C'est ma voisine depuis dix ans, mon bon procureur.

M. le Président. Expliquez votre plainte.

La veuve Bicorne. J'avais perdu mon chat...

M. le Président. Vous l'avez déjà dit.

La veuve Bicorne. Un superbe angola, pétri d'intelligence, qui me comprenait comme une personne naturelle , et qui m'aurait répondu s'il avait eu la parole... Pauvre Amadis, il ne lui manquait que ça.

M. le Président. Mais vous n'accusez pas la femme Grillard d'avoir pris votre chat.

La veuve Bicorne. Oh! non, monsieur, car elle ne pouvait pas le souffrir... Fauvie Amadis! elle l'aurait plutôt tué... Vierge du bon Dieu! si je savais ça je l'attaquerais en assassin.

Al. le Président. Dites-nous donc de quoi vous vous plaignez.

La veuve Bicorne. J'étais toute ralournée, mon procureur du bon Dieu; j'avais la tête dans les talons, quoi ! je courais dans toutes les escaliers en appelant Amadis... Pauvre Amadis! c'était lui qui me consolait de la perte de défunt Bicorne... Depuis douze ans il ne m'avait pas quittée. V'Ià que je me trouve dedans l'escalier face à face de madame Grillard , qui venait de cri son lait. « Dites doDC, voisine, que je lui fais comme ça, n'auren'ez-vous pas vu Amadis ? » J'avais tort de m'adresser à elle, c'te vipère, puisque je savais qu'elle pouvait pas souffrir Amadis , même qu'elle disait que le pauvre enfant regardait toujours ses serins

uste Bourmancé, Editeur de U Correctionnelle PWç da PaUis Royal, 241.

de travers... Il s'en fichait pas ma! de ses serins; n'est-il pas \rai, mon procureur-?,

M. le Président. Arrivez donc à votre plainte !

Laveuve Bicorne. Elle aurait pu me répondre non, pas vrai ? Au licur de ça elle me rit-z' au nez et se met à me chanter :

C'est la mùrc Michel Qu'a perdu son chat !

une horreur de chanson, mon procureur!

M. le Président. Ensuite.

La veuve Bicorne. Alors je lui dis qu'il faut qu'elle n'aie ni foie ni gigier... Sur ce mot, elle m'appelle vieille marmite, vieux chaudron, vieux pot sans anse... Je veux lui répliquer, mais elle me ferme la bouche d'un coup de poing que le sang en a sorti et que j'en ai perdu une dent. C'était Pavantdernière, mou bon procureur... dame ! à 72 ans !

La prévenue. C'est une fausse!

La veuve Bicorne. Une fausse!... (Ici Ja plaignante tire de sa poche un petit papier tout crasseux, et , elle y prend un horrible chicot qu'elle montre triomphalement au tribunal et à l'auditoire). « Voyez plutôt si c'est une fausse!... Une belle et bonne dent!... el une canine, encore!"

La prévenue. Oh ! fameux! — C'est vous que je dis qu'est une fausse, une imposteuse.

M. le Président. Il n'est pas présumabte que cette bonne femme vienne se plaindre sans raison.

La prévenue. Est-ce que je sais, moi ! Depuis qu'elle a perdu sa vilaine bête, elle ne sait plus ce qu'elle fait. ..Toutes les cuits, elle sort dix fois sur le carré et réveille tous les voisins en appelant : « Amadis! Amadis!» même que le propiétaire y a donné congé.

La veuve Bicorne. C'est moi que je l'ai donné!... Je ne veux pas rester dans une maison où j'ai perdu Amadis... je veux m'expatrier... je veux aller finir mes jours à Gonesse...

M. le Président Avez - vous des témoins?

L,a plaignante. J'ai ma dent qui parle pour moi.

Le tribunal condamne la femme Gnllard à 16 francs d'amende.

Adolphe Grimel est un méchant petit garnement, tout pétri de malice, et quelquefois de la malice la plus noire. Il a voué une inimitié profonde et scélérate à cette classe si intéressante de la société que l'on appelle épiciers, et que lui, dans son idiome populaire, appelle tout bonnement les épice-mards.

Il n'est peut-être pas un seul de ces estimables négociants, dans tout le quartier Saint-Jean, quj n'ait eu, au moins une fois , maille à partir avec ce démon incarné. Ce sont toujoursjles traits les plus malins et les moins innocents. Ici c'est un bocal de cornichons que le drôle renverse; 15, une caisse de pruneaux qu'il attire dans le ruisseau , et puis et puis .. toutes les farces enfin qu'un cerveau de gamin puisse suggérer... Heureux Vépice-mard qui en est encore quitte pour ses pruneaux ou ses cornichons. Il arrive parfois que Grimet s'attaque à la personne de Vépice-mard. Exemple :

Un soir du mois dernier, le sieur Benoît Lubin , élève en épicerie, était occupé à fermer sa boutique, lorsqu'il passa par la tête au jeune Grimet de lui jouer un bon tour. De la pensée à l'exécution il n'y a qu'un tour de main. Grimet tire de sa poche le cordeau de sa toupie , l'attache à l'un des angles de la porte et se place à l'angle opposé tenant l'extrémité de la ficelle. Benoît sort ; mais son pied se prend à la corde tendue et l'infortuné épice-mard s'en va choir dans la rue la tête la première . Et cependant Grimet riait et riait fort. Le patron accourt au cri plaintif poussé par la victime, s'élance à la poursuite du petit farceur, l'arrête et le consigne au poste le plus voisin. De là procès en réparation contre le jeune Grimet et contre sa famille, comme étant civilement responsable des actes de l'un de ses membres, mineur>

La victime comparaît à la \)Vre. C'est un adolescent d'apparence inoffensive. «Yoilà plusieurs fois, dit- il, que ce polisson-là me faifti es niches , et je n'y ai rien fait. Une autre fois , je faisais pas attention à lui, il me tenait le doigt à la hauteur de l'oreille, y m'appelle : épicier!... Je me détourne et je me flanque son doigt dans l'œil , que j'en ai eu une cocotte pendant quinze jours.

Grimet garde le silence. Il se borne seulement à placer sa casquette devant la figure, comme pour se mettre à l'abri des regards de la justice et fait ainsi, à la dérobée, à son antagoniste un pied-de nez.

La victime, de sa place. Monsieur, faites-le finir, il me fait le nez et m'envoie des menaces.

La famille Grimel offre la satisfaction pécuniaire réclamée par le jeune épicier; mais elle se joint à la victime pour demander qu'il plaise au tribunal administrer une bonne leçon à l'incorrigible gamin. — En conséquence, Adolphe Grimet sera détenu pendant un mois dans une maison de correction.

lin irimerie iI'Awédrk Giuti >t et C*, rue de h Monnaie, 11

U ÉCl'EIL DE LA POLÏTÏQiC.

Un jour du mois de novembre dernier, le sieur Baradon se promenait sous les arbres des Tuileries, une gazette à la main, l'esprit enfoncé très avant dans les profondeurs de la politique. Un monsieur l'aborde et retient le journal avec les marques de la politesse la plus cérémonieuse. « Pourriez-vous me dire, monsieur, ajoute l'inconnu, s'il est arrivé des nouvelles d'Orient? » M. Baradon répond ; l'inconnu part d'une nouvelle question; la conversation s'élablit, et en quelques minutes les deux nouvellistes se trouvent placés sur le terrain des débats politiques. On se passionne d'abord pour telle ou telle manière de voir ; chacun défend ses opinions ; on s'excite, on se querelle. Mais voici qu'il s'agit d'expliquer la lettre obscure d'une note diplomatique d'un sens fort ambigu ; chacun d'eux propose sa version. L'inconnu tord le texte et en exprime des consé-

quences diamétralement opposées aux opinions de M. Baradon. Celui-ci est un moment étourdi par la politique sophistiquée de l'orateur, la subtilité des commentaires, et prête une attention soutenue à la discussion. L'inconnu profile de la préoccupation de son adversaire, et pendant qu'il lui montre du doigt un passage du journal, il décroche de l'autre main la montre du sieur Baradon et la fait passer adroitement dans sa poche. Un surveillant du jardin, qui observait de loin cette scène, accourt à l'improviste et arrête le savant politique encore nanti du corps du délit. C'est en raison de ces faits que l'inconnu, qui n"est autre que le nommé Augustin Boutan, comparait aujourd'hui devant le tribunal de police correctionnelle, sous l'inculpation d'escroquerie.

Le surveillant du jardin, témoin de visu, fait connaître au tribunal de quelle manière l'accusé

s'y est pris pour consommer cette escroquerie.

M. Baradon, témoin passif, expose la scène avec une grande simplesse.

« Je ne puis comprendre encore, dit le témoin, comment monsieur a pu s'y prendre ; c'est vraiment bien extraordinaire... Moi, qui suis toujours et par habitude en garde contre tout le monde, je n'avais pas songé à me méfier de lui... Je vois bien maintenant qu'il cherchait a m' entortiller quand il me parlait de la Turquie, de la Syrie, de l' Asie-Mineure... Figurez-vous qu'il me serrait de près, et, me montrant le journal, il me disait (je me le rappelle encore) : Suivez bien le passage : « L'ennemi est aux portes de la Syrie. On nous rapporte chaque jour des actes d'une profonde immoralité de la part des Turcs... L'armée fait main-basse sur tout ce qu'elle trouve, et autres balivernes. ..En même temps moi aussi j'étais volé, s'écrie M. Baradon, volé par monsieur qui me traitait de Turc à mort, à ce qu'il paraît du moins, car j« n'ai rien vu.

M. le Président à l'accusé. Qu'avez-vous à dire pour votre défense ?

L'accusé. C'est une fatalité. Il y a erreur. J'escamote et j'aime à rire... Je voulais faire un tour à Monsieur... seulement pour lui faire chercher sa montre... Une plaisanterie comme cela se fait quelquefois... f Avec attendrissement. j Si vous saviez comme ma pauvre mère en a eu du chagrin, et moi aussi... une femme à qui on n'a rien à reprocher et qui a toujours donné de bons conseils à ses enfants... C'est une fatalité!... Je suis bien malheureux... Elle en mourra, c'est sûr... D'ailleurs je n'ai pas la montre, puisqu'on me l'a prise chez le commissaire... Vous vojez ma position, je suis bien à plaindre... Ah ! ma pauvre mère!...

Malgré ces beaux sentiments de piété filiale, Boutan est condamné à trois ans d'emprisonnement.

Bouton avec colère. Cré nom ! ça ne valait pas ça-.. Il y a du reste... mais nous sommes de revue... (Hélant /i la manière des gamins. J Tribunal, on vous dit mer.. .ci !...

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