ABSINTHE ET FIEL
L'audiencier. La femme Mulotin contre la femme Cabuche!
M. le Président. Approchez, plaignante!
Les deux femmes se présentant à-la fois. Voilà, monsieur le juge !
M. le Président. Vous ne pouvez pas être plaignantes toutes les deux.
La femme Muhtu. C'est moi que je demande justice, mon juge... j'ai des motifs prépondérants.
Xa femme Cabuche. J'en ai de bien plus pondérants pour me venger de vous, la voisine!
M. le Président. Femme Mulotin, raconteznous les faits dont vous vous plaignez.
La femme Mulotin. J'étais un matin à moudre mon petit café quand on frappe à ma porte. Qu'est là? que js demande prudemment. — C'est moi, voisine ! qu'on me répond. — Ah ! c'est vous, mam' Cabuche, que je dis; attendez voir un instant que je mette un fichu. Parce que ça avait beau être une voisine et une femme de mon sexe , il faut de la décence.
M. le Président. Passez ces détails.
La femme Mulotin. Dites donc, voisine, qu'elle me dit, est-ce que vous ne pourreriez pas me donner un peu de feu pour faire chauffer mon marc? — Avec bien du plaisir, voisine, que je lui dis... Mais asseyez-vous donc un peu... Elle prend une chaise et nous voilà à causer de choses et d'autres, de la politique, des ministres... un tas d' bêtises, quoi ! — Un drôle d'hiver, qu'elle me dit. — N' m'en parlez pas, ça me rappelle l'année de mon mariage, y a quarante-sept ans. — Les légumes sont hors de prix, qu'elle rajoute... la pluie les gâte toutes... vieil hiver pourri ! — Ah ! bah, que je lui dis, ne pensons pas à ça... A quoi que ça sert de s'affliger... Nous ferions bien mieux de boire la goutte. .. Acceptea- vous la goutte, mam' Cabuche?
La femme Cabuche. Vous savez bien que je l'ai refusée !
L,a femme Mulotin. C'est véridique... De l'caude-vie le matin, qu'elle me dit; fi donc! Si vous aviez de l'absinthe, je ne dis pas.
La femme Cabuche. Au moins c'est distingué, de l'absinthe ; c'est bon genre.
La femme Mulotin. J'ai celui de descendre mon cintiëme, et d'aller lui acheter deux sous d'aLsinlhe suisse chez le liquorisse d'en face... Nous v'Ià à nous régaler, et à dire la petite gaudriole... Entre femmes, ça se fait... Quand c'est fini, mam' Cabuche s'en va... Mais elle n'était pas plutôt partie, que je ne retrouve plus ma petite cuiller dont je venais de me servir.
Lm femme Cabuche. Vous l'avez trouvée après !
La femme Mulotin. C'est véridique... Mais je pouvais bien aller vous demander si vous ne Vaureriez pas emportée par mégard... Ah! si vous
n Suivez bien le passage:» l'ennemi est aux portes de la Syrie Ori nous rapporte chaque jour des actes d'une profonde immoralité de la part des Turcs ... L'armée fait main- basse sur tout ce qu'elle trouve....
Juste Bourmanr.e, Editeur delà Correctionnel! e Place du Palais Royal, 244.
aviez vu alors comme elle m'a reçue. On u agonise pas une créature comme elle m'a invictimée.
M. le Président- Quelles sont ces iujures ?
La femme Muiotin. Peau de chameau ! Fricot à Bédouin.
La femme Cabuche. Et vous, donc, vous ne dites pas que vous m'avez interpellée de guêpe, de punaise, et une foule d'autres incestes.
La femme Muiotin. C'est vous qu'a commencé.
La femme Cabuche. Pourquoi que vous faites celle qui me prend pour une escroqueuse !
La femme Muiotin. C'est pas vrai, je demande la remise pour prendre un avocat.
La femme Cabuche. J'en prendrai deux!
M. le Président. ■■Cent inutile; la cause est entendue.
Le tribunal, attendu que la dispute n'a eu d'autres témoins qu'une flole d'eau-de-vie et une fiole d'absinthe, renvoie dos à dos les deux commères.
Les regards furibonds [qu'elle se lancent font penser qu'elles ne seront pas longtemps à se retrouver face à face.
La dame Germain , marchande de marée, à la Halle au poisson, eut, un jour, la désastreuse idée (ïéduquer son fils , pour nous servir d'une locution qui lui est familière, et d'orner l'esprit de son Phipkile des connaissances les plus variées et les plus inutiles, quoique, au fond, le drôle fût beaucoup plus propre à façonner une serrure ou à toute autre profession mécanique. Apiès l'avoir d'abord initié aux arts libéraux, par l'étude fort ingénieuse de la clarinette, la dame Germain songea à compléter l'éducation de son Phiphile , en lui faisant suivre un cours de langue anglaise, sous la direction du sieur Dolichon , polyglotte éminent de la rue de la Tixéranderie. Mais, au dire de la mère, les progrès de l'élève ne furent pas en rapport avec ses excellentes dispositions, et la dame Germain refusa d'acquitter le prix de ses leçons. C'est par suite de ce refus que le sieur Dolichon s'est vu contraint d'actionner la mère Germain , et de la traduire devant le juge de paix.
Les parties sont présentes. Le polyglotte Dolichon, demandeur, homme long , sec, et de complexion débile, expose, dans la forme la plus laconique, les motifs de sa demande , et conclut au paiement de la somme principale de 50 francs pour deux mois de leçons.
La mère Germain s'avance vers la bai re,le poing sur la hanche, et tenant par la main un adolescent d'environ seize ans: mon magistrat, \oici mon petit populo que je vous représente; c'est z' instruit comme un livre : vous pouvez y parler pour voir. . . Mais pour l'anglais, muet comme un poisson. Si j'y disquéquefois : Phiphile, comment qu'on appelle c'te mère en anglais ? savez-vous qué qu'il me dit?... fsais pas,mo\l...S['fy dis: Eh bien alors une carpe, commeutça se surnomme?... même réponse. Alors, je me suis dit : le maître est un cornichon : il n'a pas besoin de chercher son âne, il est monté dessus.
M. le juge de paix. Cependant il paraît constant que le demandeur a donné des leçons à votre fils.
La mère Germain. Que Phiphile parle anglais donc, et je paie... Y devait lui apprendre en 40 leçons... En v'ià tant plus que moins et dites-moi qué qu'y lui a appris... Je vous dis que votre Dolichon n'est qu'un grand dadais, je ne mâche pas le mot, peut-être...
M. le juge de paix. C'est un tort que vous avez.
La mère Germain. Tiens, tant pis!... Marchande qui perd ne peut rire .. J'y ai donné mon fils pour l'éduquer dedans l'anglais; qu'il le fasse parler d'devant vous et y n' s'en ira pas d'ici de d'sans être payé...
Dolichon fait observer qu'il n'y a nullement de sa faute si le jeune Germain n'a pas mieux profité de ses leçons. Le petit Germain, dit-il, est un être obtus.
La mère Germain. Qué qu'y chante donc là, lui?... Y dit du mal de mon Phiphile, je crois, le marchand de mots?... Un enfant quia autant d'entendement qu'une grande personne et qui est fièrement malin, sans que ca paraisse...
M. le juge de paix. Enfin, reconnaissez-vous que le demandeur a donné des leçons à votre fils?
La mère Germain. Est-ce que je sais, moi? Qué que vous voulez que je vous dise? Yn' peut pas, pas vrai, recevoir l'argent et garder la marchandise? Y n'y a rien appris, oh ! mais rien de rien, pas tant seulement à dire : bonjour nié-mère!... Alors j' paie pas ; c'est juste !
Mais, le juge n'a pas pensé que ce fut là une bonne justice, car il a condamné la mère Germain au montant de la demande.
Lanière Germain. La v'ia, vot' condamnation; je paie argeut sèche.... C'est égal, vous nous faites payer ça plus cher qu'au marché.
Imprimerie (J'Amédée Cratiot el O, rue (le la Monnaie, il.
h B0URHA3VCË, ÉDITEUR D'ESTAMPES, 241, PLACE DU PALAIS-ROYAL,