LES PREMIERES AMOURS
Deux femmes encore jeunes, dont l'une est douce , modeste et pleine de réserve, tandis que l'autre, vive, égrillarde, la bouche pincée, annonce, par l'assurance de son maintien, un caractère résolu et porté à la domination, viennent se disputer, mais avec des chances inégales, le cœur du mal-
heureux Lossac, exerçant l'état de fourreur. La première de ces deux rivales, celle qui occupe le banc des prévenus, est Mariette Vallard, coutarière intraitable; la seconde, madame Lossac ellemême, qui aurait été inquiétée dans la tranquille possession de son époux par la revendication que la demoiselle Mariette se croirait autorisée à exercer de ses droits sur la personne du sieur Lossac, droits antérieurs à la célébration du mariage.
La dame Lossac, plaignante, après avoir établi, par acte authentique, la sainteté des liens qui l'unissent au sieur Lossac, expose au tribunal que Mariette se présenta un jour au domicile conjugal et demanda à parler en particulier à son époux; que, sur la réponse de la plaignante, que le sieur Lossac était absent, la prévenue, hors d'elle-même, se répandit en injures grossières contre le fourreur et sa femme ; et enfin, que prenant directement à partie la dame Lossac elle-même, el ese porta sur sa personne à des voies de fait d'une nature grave.
Mariette avec vivacité. Faut donc que je reste la bouche cousue, moi, pendant que madame ne se gène pas pour mentir?
M. le Président. Vous parlerez à votre tour.
Le sieur Lossac est appelé.
Mariette. Monsieur Isidore, soyez juste; je ne vous demande que votre bonne amitié... Parlez sans détoura la justice... C'est votre Mariette qui vous en implore... Dites si je n'ai pas possédé votre attachement... si vous n'avez pas été mon premier sentiment.... Mais parlez donc, Isidore; vous faites Vétonné comme un fondeur de cloches!...
M. le président. Ces interpellations sont étrangères au procès.
Mariette, avec aigreur. Faut donc alors qu'il parle de la pluie et du beau temps.
Le sieur Lossac dépose que, depuis son mariage, mademoiselle Mariette ne lui a laissé ni paix ni trêve, et que plusieurs fois déjà, il a eu à soutenir les plus rudes assauts de la part de la trop aimante couturière. «Tout ça, dit-il, c'est jalousie de femme; elle s'est vexée à cause que je ne lui ai pas donné ma main... Tant que j'ai été garçon, bon!.. Elle n'haït pas de gobichonner et de se pimpelotter. C'est drôler pour forcer , mais c'est dangéreux quand c'est pour le bon motif... Aussi je me suis dit : Marchand fourreur se connaît en peaux et ce n'est pas celle-là que je prendrai...
M. le Président. Parlez sur les voies de fait.
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Dites donc, Camarade, q u'est- ce que vous avez la? Ça c'est
on ventre Il tombe un peu a gauche vot ventre AU1 Oui.
C'est que, voyez vous, j'ai mal a une dent, & je ne rnanôc pas de ce côte la.
Lith. Coulou
Juste Bniirmaiice Editeur de la Correctionnelle, Place du Palau Royal, 241.
Le fourreur. Dam! tout ce que je peux assurer, c'est que la couturière u'y allait pas tle main-morte et que quand je me suis vu entre les deux femmes, je ne savais plus dans quel trou me fourrer.
Mariette. Horreur d'homme, va ! Isidore, vous ne porterez pas celle-là eu paradis ! Vous trouverez plus de qualre fois des pierres dans voire chemin, comme on dit... Ingrat !... moi qui vous a adoré ! Ah ! tous les hommes sont des scélérats., le meilleur ne vaut pas la corde pour le pendre.
M. le Président. Ces ohservations sont très inconvenantes ici, et surtout très déplacée dans la bouche d'une femme.
Mariette. Chez moi, tout ce qui sort de la bouche vient du cœur... faut toujours dire ce qu'on pense... aussi je ne mâche pas le mot : Isidore n'aura pas plus de bonheur que tous les autres, et puisqu'il a épousé la fi lie d'un fabricant de peignes, il peut être sûr qu'il en portera la peine.
Le fourreur, qui a entendu martre pour renard : De quoi que vous voulez dire que j'en porterai?...
Mariette, d'un air malicieux. Assurément c'est pas de l'écaillé que je veux dire...
M. le Président impose sévèrement silence à la prévenue, et continue l'audition des témoins.
Le tribunal, attendu qu'il résulte des diverses dépositions, que Mariette Vallard s'est rendue coupable de voies de fait à l'égard de la dame Lossac, la condamne à un mois d'emprisonnement.