APRÈS BOIRE
Simon, Boivin et Parisot, tous trois compositeurs d'imprimerie, tous trois aussi de francs vauriens, de ceux-là qui ont le vin guilleret et l'esprit tourné à la malice , comparaissent devant le tribunal de police correctionnelle sous l'inculpation de tapage nocturne.
Voici les faits tels qu'ils résultent de la déposition du sieur Gottard, herboriste, homme doux, bienveillant et qui paraît doué d'une ineffable bonhomie.
« Le 9 du mois dernier, qui était un lundi , dit le témoin, je reposais tranquillement dans mon lit, lorsque, vers une heure de la nuit, j'entendis frapper à la porte de ma boutique. Je m'empressai d'aller ouvrir pensant que ce pouvait être pour quelque cas subit de maladie. Je trouvai un jeune homme qui me dit : — N'ètes-vous point pharmacien?... Je lui témoignai le regret que j'avais de ne l'être pas , et il me répondit : Parbleu .' c'est bien dommage, car ma femme se meurt d'une affection de poitrine, et je vous aurais prié de me donner pour deux sous de pâte de réglisse... Je regagne mon lit; mais, un moment après, de nouveaux coups se font entendre. Comme nous sommes par état à la disposition de tout le monde, même la nuit, je me lève; c'était encore un jeune homme.
— Vous êtes pharmacien? me dit l'inconnu. — Je voudrais l'être pour vous obliger, lui répondis-je.
— Voilà qui est bizarre, reprend l'inconnu... Je suis le comte de Palissandre, et comme les souris m'empêchent de dormir, je venais vous prier de me donner pour deux sous de mort-aux-rats. — Je me dis voilà un comte qui n'est pas fier, et j'allai me coucher de nouveau. Mais à peine avais-je posé la tête sur mon oreiller qu'on frappe à coups redoublés... Ouvrez, ouvrez, je vous eu conjure, criait une voix en dehors. J'hésite un moment, mais enfin mon humanité l'emporte, et cette fois encore je me trouve en présence d'un jeune homme, qui s'écrie en me voyant: — Enfin, j'ai donc trouvé un pharmacien! — Monsieur, lui dis-jeavec humeur,
Ma femme lui plut... . De ce moment, le caractère de ma rnnae changea totalement. Elle n'avait plus d'attentions pour 01 et m'appelait Coxw\à\OTv to ut le loiio du jour....
Lith. Couloti.
Juste Bonrmancé Editeur de la. Correctionrtlle Place du Palais Royal, 241
je suis herboriste. — Bah! repart l'inconuu... cela ne se peut pas... c'est impossible!... vous êtes pharmacien, ô pharmacien!... Pourquoi n'ètes-vous pas pharmacien?... — Enfin, messieurs, ajoute le témoin, pour abréger, ces trois mauvais sujets sont revenus à la charge et ont fait un tapage affreux à ma porte, criant toujours : Ohé le pharmacien!... ohé! Heureusement qu'une patrouille est survenue, qui a arrêté les tapageurs en flagrant délit... J'en ai été quitte pour trois vitres cassées et un rhume de cerveau... »
Les prévenus allèguent pour toute excuse qu'ils étaient ce soir-là un peu poivre (ivres), et que du reste ils n'avaient aucun molif particulier pour troubler le sommeil du paisible herboriste. Le tribunal, louché de voir les trois débauchés venir à résipiscence, se contente d'infliger à chacun des prévenus une légère amende de 25 francs.